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Samantha et Antoine

26 octobre 2019

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Vivre avec les gibbons

Dans le van, les chansons de la playlist « roadtrip » deviennent moins entraînantes, plus nostalgiques. Les routes droites et infinies du désert ont laissé place à des serpentins épousant la forme de la côte. Il y a trois semaines, les discussions tournaient autour de ce que nous allions découvrir. Aujourd’hui, elles s’enroulent autour des souvenirs que nous nous sommes construits. Aucun doute, le temps a passé. Je nous revois encore tous les deux découvrir notre van, euphoriques tout en rangeant nos deux gros sacs à dos à l’arrière. Cette maison nomade, nous avons appris à la faire nôtre au fil des jours. Et à vrai dire, la quitter nous fait mal au cœur. Le L.A National Park est notre dernière étape des Etats-Unis, une douce transition vers notre dernière constellation : le Japon. Nous avons envie de profiter encore de ces majestueux espaces sauvages, le plus longtemps possible avant de regagner la frénésie de Los Angeles.

Retour dans la forêt

Pour dire au revoir aux Etats-Unis, nous avons décidé de réitérer l’une des expériences qui nous a le plus plu durant le périple : vivre en forêt. Nous passerons donc deux nuits dans une tiny house dans les hauteurs de Los Angeles, sur le même modèle que celle entre New York et Boston. Notre van gravit difficilement les montées abruptes de Big Bear. Alors que la nuit tombe, l’horizon s’éclaire de milliers de points lumineux. Los Angeles s’étend encore et encore, nous sommes sur un îlot rocheux dans une mer d’étoiles. Nous voilà de nouveau concentrés sur Google Maps ET le GPS – multiplions nos chances – pour trouver l’entrée de ce nouveau lieu insolite. Un discret panneau surgit sur la droite, dans un virage, sous d’imposants conifères. C’est ici. Notre van s’engage sur une route aménagée, et nous trouvons notre petite maison juchée sur un monticule. Le crissement des grillons nous enveloppe d’une mélodie paisible. Il y a dans l’air l’odeur de la résine de pin, si caractéristique. Dans l’obscurité, nous ouvrons les portières, tâtonnons pour trouver de quoi nous avons besoin pour la nuit.

 

Des yeux dans la nuit

— Tu as entendu ?

La voix d’Antoine est tendue. C’est la première fois que j’entends de l’inquiétude percer dans l’une de ses intonations. Je bondis du van pour le rejoindre. Il braque sa lampe torche sur les arbres qui entourent la tiny house.

— Entendu quoi ?

— Des bruits de pas, dit-il.

Je tends l’oreille, mon pyjama dans les bras. Craquements appuyés sur notre droite. Le faisceau de lumière balaye le sol recouvert d’un tapis d’épines, puis les troncs des pins.

— C’est un animal… je pense.

— Ça fait énormément de bruit, quand même, murmure Antoine.

De nouveau, de forts craquements, qui semblent proches. Je prends la lampe pour fouiller à mon tour la nuit. Quatre points brillants apparaissent, à quelques mètres en contrebas de la colline où se trouve la maison.

— C’est quoi, le code de la maison ? demandé-je, anxieuse.

— Je… je sais pas. Quoi? Tu vois un truc?

— Des yeux.

— Des yeux ?

— Là, regarde ce qui luit, là-bas. Le fond des yeux de nombreux animaux est couvert d’une couche réfléchissante qui renvoie la lumière comme un miroir.

— Euh super Sam, merci pour le cours, mais c’est quoi comme animaux ?

Les quatre lueurs restent immobiles.

— Pas des ours, j’espère, dis-je dans un filet de voix.

— Ils nous regardent…

— Bon, le code, ANTOINE LE CODE ! RENTRONS !

Il sort son téléphone et je me précipite vers la porte. Nouveaux craquements.

Mes doigts composent les chiffres.

Les yeux se rapprochent.

Entrent dans la lumière.

Deux cerfs hermione bondissent.

Je laisse mon bras retomber. Antoine éclate de rire.

— Ça va, lance-t-il, c’est pas des ours…

— Bon, on rentre quand même, hein.

Je ferme la porte à double tour… au cas où.

Tableau vivant

Le lendemain matin, nous sommes réveillés par les premières lueurs de l’aube. Ce que je vois en premier en ouvrant les yeux : la forêt à travers la grande baie vitrée. Je me redresse, encore ensommeillée.

— Sam ! Sam, regarde !

Antoine est déjà le nez contre la vitre, les yeux grands ouverts. Quatre cerfs hermione sont couchés sous les pins, juste devant nous. Une mince couche de verre nous sépare. Nous sommes dans notre lit, bien au chaud, au milieu des arbres et des animaux sauvages. Le groupe ne semble pas décidé à bouger. Est-ce les mêmes qu’hier ? Nous sommes chez eux, apparemment. Un faon se serre contre sa mère. Ils se font mutuellement la toilette. Moment doux et privilégié. Soudain, l’un des cerfs se relève, les oreilles dressées. Trois boules de fourrure entrent dans notre champ de vision. Museaux allongés, oreilles hautes, pelages sable, queues touffues… Des coyotes. C’est la panique ! Les cerfs hermione s’élancent en contrebas. Le faon est séparé des autres. Les canidés tournent autour, mais la mère arrive à grands sabots, et dissipe la bande de prédateurs qui détale. Fin de la partie. La vie sauvage vient de quitter les lieux. Nous sommes restés penauds et abasourdis devant ce tableau vivant. Tout était agitation, et quelques secondes plus tard, le calme absolu. De nouveau, ce séjour en forêt est synonyme de coupure totale avec l’extérieur. L’heure est à l’isolement. Je passe de longues heures à écrire dans l’écrin protecteur des arbres. Antoine lit les livres mis à disposition. Ces moments de retrait du monde nous ressourcent physiquement et mentalement. Après tous ces kilomètres, toutes ces quêtes de lieux perdus, tous ces imprévus, il est simplement temps de se reposer.

Gibbon Conservation Center

Nous quittons Big Bear pour ce qui sera notre dernier périple dans le van. La date de notre vol étant désormais imminente, nous voulions que la fin de notre boucle de la côte Ouest soit mémorable. Comme d’habitude, ce sont les recherches d’Antoine qui nous ont conduit dans un lieu étonnant : le Gibbon Conservation Center. Pour sensibiliser à la préservation, l’étude et la protection des gibbons, le centre propose à des voyageurs comme nous de passer une nuit au sein même du centre. Une initiative très intéressante : c’est 50 dollars la nuit, ce qui permet à l’organisation de toucher un revenu complémentaire, en des temps souvent difficiles. La proximité physique avec les gibbons permet à des personnes voulant en savoir plus de réellement s’immerger dans les problématiques actuelles rencontrées. Evidement, les places sont limitées, pour la tranquillité des animaux. C’est donc avec beaucoup d’impatience que nous franchissons les grilles de l’institut, qui nous sont ouvertes par Alma, l’une des soigneuses. Un seau à la main, elle vient de terminer les collations. Cette dernière nous fait des signes pour nous indiquer où garer le van : en plein milieu du parc, près des grandes cages. Nous allons, de fait, dormir à quelques mètres des gibbons.

Les gibbons

Alma, malgré une journée harassante, nous fait faire le tour des lieux. Nous dormirons dans notre van, mais pouvons partager les espaces communs des salariés et bénévoles du centre. Il y a une cuisine, une salle de bain et une terrasse aménagée pour manger dehors. Ici, on récupère, on bricole et on économise : ce tronc d’arbre fera un excellent banc. Les surfaces, étagères et éviers sont d’une propreté impeccable. On sent que les personnes travaillant ici sont très attentives et exigeantes. C’est avec une certaine émotion que j’observe les post-its sur le Frigo : les prénoms des gibbons, les horaires de leurs repas, les différents types de nourriture, les doses des injections pour certains qui ont des maladies chroniques… Alma nous annonce que nous dormirons juste à côté d’une femelle gibbon javanaise, qui vient de mettre au monde son petit pas plus tard qu’hier. Elle nous incite à être attentifs à ces réactions, pour voir si nous ne la dérangeons pas. Nous restons sur ses talons, alors qu’elle nous explique le travail du centre. Les gibbons appartiennent à la famille des grands singes, mais du fait de leur petite taille, on a longtemps pensé qu’ils ne faisaient pas partie de la même famille que les gorilles, les orangs outans ou les chimpanzés. Il existe 19 espèces de gibbons dans le monde, dont 5 sont présentes ici. On les reconnaît notamment à leurs longs bras et leur mode de vie arboricole. Leur organisation sociale est très élaborée : ces singes sont monogames. Le couple se forme pour une vie, et reste uni sur un même territoire, qu’ils défendent farouchement.

Retour à la nature ?

Nous faisons connaissance avec nos futurs coturnes. Dans ma vie, j’ai peu eu l’occasion de voir des singes de près. Je découvre alors, comme je m’y attendais, à quel point ils semblent… humains. Leur façon de marcher, de nous regarder, de se toucher, de lancer des sons. Leur agilité est extraordinaire : ils bondissent d’une branche à l’autre tels des acrobates. L’un des gibbons me suit quand je fais le tour de la grande cage, en inclinant la tête de gauche à droite. Alma nous en dit plus sur leurs habitats naturels. On trouve les gibbons dans les forêts tropicales d’Asie du Sud-Est, notamment en Chine, au Laos, au Vietnam, au Cambodge, en Thaïlande, au Bengladesh, en l’Inde, en Malaisie et en Indonésie. Hélas, les espèces sont menacées à cause de la déforestation et des trafics d’animaux. Beaucoup des animaux présents ici ont été sauvés des braconniers. Ces derniers tuent la mère gibbon et gardent le bébé, qui est vendu sur les marchés. Le petit gibbon est traumatisé : séparation, malnutrition, etc et les individus captifs meurent en général rapidement. Même en sauvant ces animaux dans des centres tels que ceux-ci, la grande problématique est leur réintroduction par la suite dans leur environnement naturel. C’est un processus long et complexe, qui implique à la fois de trouver une zone protégée et conforme à leurs besoins, mais aussi le comportement des animaux sauvages eux-mêmes. Faute de moyens, le suivi scientifique peine à démarrer comme il le devrait.

Un langage

Il y a quelques mois, Antoine et moi nous sommes beaucoup intéressés à la vie de Jane Goodall, ethnologue et anthropologue britannique. Passionnée depuis sa plus tendre enfance par les animaux, elle décide dans les années soixante, alors qu’elle n’a que 25 ans, de s’installer seule en Tanzanie pour vivre avec les chimpanzés et observer leurs modes de vie. Cette femme est la première à avoir mené des travaux d’observation aussi poussés sur eux, découvrant notamment leur utilisation des outils pour s’alimenter – des brindilles pour manger des termites. À l’époque, cette découverte a bouleversé la communauté scientifique, remettant en question la définition même de l’être humain jusqu’alors. Ce travail d’une vie a eu une influence majeure sur la perception qu’ont les êtres humains des animaux. Si vous voulez en savoir plus sur sa trajectoire, un documentaire nommé Jane, réalisé par Brett Morgen, est diffusé sur Netflix. Jane Goodall a aujourd’hui 85 ans. Elle a récemment soutenu l’action du Gibbon Conservation Center dans une vidéo.

 

Antoine et moi dînons, puis regagnons notre van, au milieu des gibbons. Le soleil se couche, c’est l’heure de dormir ! Beaucoup sont déjà en boule, sur leurs branches. Juste à côté de nous, la jeune maman s’approche. Elle nous observe. Nous restons silencieux et discrets, ne souhaitant surtout pas troubler leurs habitudes. Au bout d’un moment, la femelle gibbon grimpe tout en haut des barreaux, et écarte les bras pour dévoiler ce qu’elle cache. Sur son ventre est accroché un minuscule être. Sa main se place sous lui, pour le surélever légèrement. Les présentations sont faites. Nous resterons longtemps près d’elle, sans rien dire. Nous nous regardons, tout simplement. Puis vient le moment de se coucher : nous grimpons à pas de loups dans le van, refermons la porte en douceur, et déplions pour les dernière fois les banquettes. Le lendemain matin, comme d’habitude, nous nous levons à l’aube. Un silence profond règne sur le centre. Nous murmurons pour ne pas réveiller nos voisins et voisines. Vers 7h environ, c’est le moment : une première note résonne. Puis une deuxième. Et une troisième. S’en suivent d’incroyables vocalises, longues, rythmées, aigües ou sourdes. Les gibbons chantent. Une véritable chorale. Chaque espèce a son propre cri, et sa structure acoustique varie selon la région dont provient l’animal. Oui, les gibbons ont des accents ! Ces sons sont leur langage, qui est d’une très grande richesse. Ce mystérieux chant que nous entendons ce matin, la chercheuse Esther Clarke l’a elle aussi entendu pour la première fois lorsqu’elle a effectué un stage ici même, en 2003. Elle était alors étudiante en zoologie, et a par la suite consacré sa thèse au sujet. Dans une jungle de Thaïlande encore préservée, avec son micro et un assistant, elle a étudié le langage des gibbons, faisant des découvertes prodigieuses : ces derniers ont bien une grammaire et une syntaxe. Ces avancées remettent encore en question la définition même de l’être humain, supposé être le seul à savoir utiliser un langage prononcé et complexe.

Il est temps pour nous de quitter les lieux. Nous regroupons toute la nourriture qu’il nous reste des courses que nous avions faites : lentilles corail, riz, pâtes, huile d’olive, sel, poivre, etc pour les offrir au centre. Alma et les bénévoles nous remercient chaleureusement. L’heure est venue de rendre le van et de dire au revoir à notre maison itinérante. Ce chant incroyable bruisse encore dans nos oreilles. J’aurais aimé pouvoir décrypter ce que se sont dit nos voisins, ce matin. Nous saluons la maman gibbon d’un geste de la main avant de reprendre la route.

2 commentaires

  • Chô dit :

    Entre tes mots et les photos d’Antoine, j’adore suivre ce voyage avec toi, c’est tout simplement doux et sublime.
    Ça donne tellement envie de partir en voyage! Vous devriez en faire un beau livre (enfin peut-être que tu en feras un pour vous deux, personnel ?)
    Une fois le voyage fini, va tu faire des articles avec le nom / liens / prix du voyage, des lieux visités, vos conseils etc?
    Comment procède tu pour l’écriture du blog? Tu as des carnets de voyage distinct ou tu fais le tris après? Tu écris sur papier ou directement à l’ordinateur ?
    Merci <3

    • Samantha et Antoine dit :

      Merci Chô ! Nous ne sommes pas encore dans l’après voyage, mais il va falloir penser à tout cela ! Ne serait-ce qu’une liste de toutes les excellentes adresses croisées sur la route. Merci beaucoup pour ce message.
      Pour le coup : j’écris sur carnet + sur ordinateur, je trie au moment de la rédaction de l’article sous format Word 😉

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