Samantha et Antoine

21 octobre 2019

2 commentaires

Un coin de paradis

Au détour d’un virage, l’infinité de l’océan Pacifique surgit. Un bleu profond, soutenu, qui s’étire jusqu’à une ligne d’horizon qui paraît floue. Matières et couleurs éblouissent. L’étendue liquide, agitée, froide, qui rencontre ces masses rocheuses sombres, fracturées, coupantes. Les vagues s’écrasent avec fracas contre les falaises, projetant une puissance que l’on ressent depuis le van. Cette vision de la côte Ouest me bouleverse, les larmes roulent le long de mes joues alors que nous longeons ce panorama extraordinaire. Ces paysages sont à la fois nouveaux et familiers : un mélange entre les arbres secs de la Méditerranées, les récifs sauvages de la Bretagne et le sable éclatant des îles. La route forme un minuscule serpentin suspendu au bord de l’eau, promesse d’un trajet spectaculaire. De temps à autre, notre van s’engouffre dans une zone boisée de pins. Le bitume est alors moucheté de points lumineux : les rayons de soleil qui filtrent entre les branchages. C’est sûrement l’atmosphère que je préfère, qui ramène aux étés solaires de l’enfance. Ces forêts baignées d’une lumière chaude et éclatée.

Ensemble

Antoine et moi nous arrêtons pour déjeuner dans un restaurant niché en bordure d’océan. Après des semaines de plats cuisinés au feu de bois, nous décidons de nous accorder un plaisir. Le sel sur le bord de la Margarita pique les lèvres mais ravit le palais. Notre table est contre une baie vitrée offrant une vue plongeante sur la crête des vagues en contrebas. Une nuée de pélicans passe à quelques mètres de nous, répétant un impressionnant ballet aérien. Les mains jointes sur la table, nous partageons ce repas dans une douce sérénité, tout en discutant. Dans ce journal de bord, je laisse un voile pudique sur nos réflexions personnelles, plus intimes, de couple. Mais ce voyage est un temps à deux, un temps qui permet de faire surgir des conversations, des confidences, des secrets. Habiter ensemble et voyager ensemble sont deux expériences complètement différentes. D’autres dynamiques se mettent en place, d’autres rôles, d’autres réflexes. Une chose est certaine : nous sommes si heureux d’avoir sauté le pas, d’être allés au bout de cette idée qui est en germe depuis des années. Partir. Pour voir ce qui arrive, et sur le chemin, et en nous. Car sans aucun doute, l’itinéraire qui se trame n’est pas que physique, il est aussi mental. Ce pas sur le côté nous confronte, nous réjouit, nous apaise, nous angoisse, selon les circonstances et les jours. Quoiqu’il en soit, nous faisons la route ensemble.

Chasse aux trésors

Après le déjeuner, c’est donc reparti pour plusieurs heures d’un trajet qui nous éblouit de beauté. Cette nuit, nous allons de nouveau dormir dans le van, sur le terrain de parfaits inconnus. Les indications de notre prochaine destination ressemblent à une carte au trésor : il faut franchir un pont, tourner à gauche, passer devant un chaudron d’or, puis un arc-en-ciel, jusqu’à s’enfoncer dans un petit chemin peu praticable. Mise en garde de nos hôtes : arriver à tout prix avant le coucher du soleil. En voilà un programme ! Désormais, les quêtes d’endroits perdus nous connaissent bien. Nous trouvons sans trop de difficulté ce petit sentier dissimulé sur le bord de la route, à quelques pas de l’océan. Se dévoile alors un lopin de terre cerné de collines couvertes des plumets blancs des herbes à pampa. Un coin de paradis.

Les couleurs de l'enfance

Nous garons le van et descendons, sous le charme. Un chien nous accueille en tournant autour de nos jambes. Au bord d’un ruisseau chantant, le potager s’épanouit dans un méli-mélo de feuilles et de tuteurs. Quelques plants de tomates se meurent derrière les vitres d’une minuscule serre. La cuisine commune est un havre de paix : tables et étagères en plein air, où sont exposés des pots remplis de plantes aromatiques. Une cuisine de sorcières bienveillantes. La carte en bois posée à même le sol nous donne une idée de l’organisation des lieux. Antoine et moi nous promenons au milieu des cabanes en bois disséminés ça et là. L’occasion de faire connaissance avec deux chèvres qui broutent paisiblement. Elles ne sont pas seules : plusieurs poules dodues se promènent aux abords de leur abri. Alors que je descends les marches en bois branlantes donnant sur la cuisine extérieure, un chat noir bondit sur une rampe en miaulant. Chat LV1 oblige, je lui ouvre le robinet, il s’y précipite pour laper le filet d’eau. Cet endroit m’inspire un sentiment de familiarité : il me rappelle confusément la maison de mes parents, en Normandie. Antoine me dit : « En fait, un jour, on va finir par faire comme ta mère : une forêt, des animaux, et voilà. » Si elle était encore de ce monde, elle aurait tant aimé lire ce journal de bord. Je la vois assise dans son canapé, Cookie la persane dormant sur l’accoudoir, en train de cliquer de façon un peu trop appuyée sur le trackpad de son ordinateur portable pour lire un article. Les mains enroulées autour de sa tasse de café, elle aurait ponctué sa lecture de hochements de tête approbateurs. « Mais je te l’ai bien dit depuis le début minou, la ville, c’est horrible ! Les humains ont besoin de NATURE ! D’ANIMAUX ! DE VERT ! ». Même avec les grands absents de nos existences, on peut toujours avoir des conversations imaginaires complices.

Hippies

Soudain, une petite voiture – ce qui est très inhabituel aux US – surgit des fourrés et arrive à notre hauteur. Un homme en descend, le visage émacié rongé par une longue barbe, son enfant de deux ans dans un bras, un panier dans l’autre. Ici vit une petite famille coupée du monde. Pas d’électricité, de l’eau à la source, et des revenus provenant de voyageurs qui, comme nous, louent pour pas cher un petit morceau de terrain pour y passer la nuit. Après nous avoir fait faire un tour du propriétaire, le couple reprend sa vie tranquillement : il est l’heure de faire à manger au petit, qui câline le chien en bafouillant « Doggy ! » avec enthousiasme. Nous mangeons dans les hauteurs, sur une terrasse où sont mises à disposition des chaises en bois. Au milieu des herbes folles, la carcasse d’un piano. Cet endroit à première vue négligé, laissé à son expression la plus sauvage, véhicule une grande poésie. Un ersatz du mouvement hippie. Rejet des valeurs traditionnelles, de la société de consommation, pour une vie simple où l’essentiel tient en un petit coin de nature.

Une fois notre salade terminée (tomates cerise, poivrons, surimis, huile d’olive, vinaigre, quelques herbes – la « salade rouge » que nous avait cuisiné mon oncle Lionel lors de notre passage à Londres au printemps dernier) nous remballons nos affaires, et nous dirigeons vers le van. Les cabanes en bois ne sont plus que des silhouettes noires et silencieuses. C’est le moment de trouver refuge dans notre maison nomade. Nous dormirons 12 heures d’affilées, et ouvrirons les paupières avec un sentiment de profond ressourcement.

2 commentaires

  • Emily dit :

    J’ai rattrapé la lecture de tous vos articles. Que de poésie, et de bonheur. Le ressourcement est également pour le lecteur. Sans parler de la beauté des photos. Une luminosité, un sentiment transporté. C’est un plaisir de voyager avec vous.
    Merci pour ces moments partagés, et bonne poursuite de votre parenthèse.

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