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Samantha et Antoine

24 octobre 2019

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Un chez soi de verre

Fermer les yeux. Voile noir qui tombe sur les reliefs et les couleurs. La colonne vertébrale bien droite. Les mains sur les genoux. Inspirer profondément cet air iodé, entêtant, réconfortant. Chaque matin désormais commence par une séance de visualisation. C’est une envie soudaine depuis que nous longeons la côte, déclenchée par la rumeur des vagues. L’esprit trouve son chemin rapidement, naviguant entre les pensées répétitives, jusqu’à ce qu’éclatent des images nettes et surprenantes. Je retrouve rapidement un état familier, celui dans lequel je suis si souvent plongée dans l’écriture. Écrire des livres, c’est retranscrire sur un clavier les scènes qui défilent dans son propre univers intérieur. Mais il ne s’agit pas aujourd’hui de création, non. Simplement de s’écouter avec attention. D’avoir une conscience vive et aigüe du présent, puis des secondes qui s’égrènent. La parenthèse est plus forte que jamais, m’entourant de ces deux arches protectrices qui grandissent au fil des jours. Entre, il y a un espace mental de plus en plus vaste et serein. Une terre dans laquelle sont en friche des idées, des envies, des intuitions. Nous sommes déjà à la moitié du voyage.

Des maisons en verre

Antoine a choisi l’endroit où nous passerons la nuit. Il ne veut pas trop m’en dire : c’est une surprise. Lorsque le van s’engage au milieu d’une rangée de serres aux vitraux étincelants, mon cœur fait un saut périlleux. Nous allons vivre ici, à une centaine de mètres de l’océan Pacifique, dans ce dédale de jardins d’hiver. Les portières du véhicule claquent, nous descendons en regardant partout autour de nous, émerveillés. Une femme blonde fait de grands signes dans notre direction, juchée sur de hauts talons qui s’enfoncent dans la terre meuble. Ginger est la propriétaire de cet ancien terrain agricole nommé « The Orchid Farm », qu’elle a réaménagé en hébergements insolites. Aujourd’hui, devinez quoi ? Nous sommes seuls, il n’y a pas d’autres réservations ! La soirée s’annonce parfaite. Nous garons le van à proximité, dans lequel nous dormirons malgré tout – même lit chaque soir, c’est devenu notre maison itinérante – mais avec accès à une serre entière aménagée.

Se sentir à la maison

Nous poussons la première porte vitrée. Les rayons du soleil tombent en traits obliques sur le sol. Où que nos regards portent, le vert se mélange à une douce lumière. Troncs, feuilles et fleurs s’entremêlent, mouchetés de points dorés. Des parfums changeants embaument l’air : suaves, sucrés ou résineux. Un sourire de bonheur contenu reste accroché à nos lèvres. Il faut voir notre appartement pour comprendre : lorsqu’Antoine et moi nous sommes mis en quête de notre « chez nous », cela nous a confronté à bien des questionnements. Déjà, trouver un endroit où l’on se sent chez soi, c’est une quête qui peut être longue et complexe. Elle l’a été pour moi : je n’ai connu ce sentiment d’une « chambre à soi », comme dirait Virginia Woolf, que très tardivement dans ma vie. Antoine aussi, aussi surprenant que cela puisse paraître, pour d’autres raisons de navigations géographiques dans son enfance. Notre maison, autrement dit, le lieu où nous nous sentons chez nous, a été une étape fondamentale dans notre histoire. Nous en parlions très souvent avec Annick, sa belle-mère, qui a été un véritable guide. Quand nous avons commencé nos recherches, elle nous a donné un conseil qui est resté gravé : fixez-vous des critère vitaux, et ne les lâchez pas. Choisir un endroit où deux individus se sentent chez eux, entièrement et pleinement, sans que l’un ou l’autre ait le sentiment de sacrifier un petit quelque chose, est un défi. Nous avons donc beaucoup discuté de nos critères vitaux, qui étaient au nombre de deux : la lumière et la verdure. Il fallait de grandes vitres et une terrasse, faute d’un jardin. Le rêve absolu aurait été une véranda, mais il y avait des principes de réalité dans la zone géographique que nous voulions ! C’est ainsi que nous avons posé nos bagages dans notre appartement, notre chez nous depuis deux ans maintenant, qui est un espace d’expression quotidien. Il y a une baie vitrée, une terrasse, et beaucoup, beaucoup de plantes. Nous allons toujours chez une fleuriste de quartier, adorable, qui tente tant bien que mal de faire survivre sa boutique face aux grandes chaînes. Nous y sommes fidèles : elle a les plus belles plantes. Morgane, c’est son prénom, nous connaît bien. Elle nous glisse un bouquet sur le pallier de notre porte quand nous partons en vacances. Elle rit quand Antoine et moi entrons dans la boutique, enthousiastes à l’idée d’une nouvelle adoption végétale. Elle nous conseille sur l’arrosage, la luminosité, la température, et nous demande souvent des nouvelles du lierre, de la Monstera ou du palmier, comme s’il s’agissait de vieux amis.

Nos amis les animaux

Bâtir le rêve. Voilà qui ressemble clairement à ce que pourrait être notre vision d’un lieu de vie idéal : un espace lumineux et verdoyant. Sous les arches de verre, au milieu des entrelacs de feuilles, Antoine et moi découvrons une table, un four à bois et un bidon d’eau. Nous avons l’essentiel. À l’extérieur se trouvent les sanitaires et une douche avec vue sur l’océan Pacifique. Nous nous lavons en admirant le bleu profond des vagues. La vie est si sereine en cet instant.

— Et… il y a autre chose, dit Antoine.

— Quoi ?

— Je te préviens, tu vas adorer.

— Non ?

— SI !

Nous nous aventurons dans le labyrinthe des pièces de verre. Au centre de la serre se trouve un immense espace qui a été réaménagé en… enclos ! Des chèvres, des lamas, des poules et des cochons vivent paisiblement sous ce dôme.

Nature

Antoine sait combien la présence des animaux m’apaise et me rappelle des souvenirs. Le regarder approcher timidement sa main de la tête d’une chèvre me fait rire autant que me touche. De fait, nous avons eu des enfances dans des lieux de vie diamétralement opposés : le 17e arrondissement de Paris et un village dans le Perche. Pas exactement la même atmosphère ! Pourtant, Antoine aime profondément les êtres vivants – petit, il était fou de Dozio, le chien de sa grand-mère qui vit en Bretagne. C’est à des petites choses qu’on remarque si quelqu’un a baigné longtemps ou non dans la nature. Nous imprégnons tellement d’informations sans même s’en rendre compte ! Savoir distinguer un hêtre d’un frêne, connaître le temps de gestation d’une chèvre, reconnaître instantanément un champignon vénéneux… C’est un savoir inconscient, mais pourtant bien présent, quand on a passé les dix-sept premières années de sa vie en Normandie. Et Antoine interroge, se renseigne, essaye : il découvre un autre univers.

L'absence

Un petit chemin mène jusqu’à l’océan. Nous l’empruntons pour admirer le coucher du soleil. Déjà, le ciel commence à se parer de couleurs chaudes. L’air iodé, le sable sous mes pieds, la rumeur des vagues, tout cela me ramène un an en arrière. Nous avions improvisé une journée à la plage, près de Deauville, quand ma mère était en fin de vie. Je revois sa silhouette parcourir avec difficulté la faible distance qui séparait la voiture de la bordure de la mer. Savoir que l’un de vos parents va mourir, et que tout est une question de temps, est une expérience très compliquée. On voudrait profiter de « chaque instant » puisque l’on sait que désormais, la séparation est imminente. Mais en réalité, cela ne se passe pas comme ça. Il y a des silences, des non-dits, de la pudeur et de la douleur. La présence de celui ou celle qui va bientôt disparaître fait étrangement mal, parce qu’on la sait éphémère. Mais il y a ce souvenir accroché dans ma mémoire, lumineux et solaire, d’elle et moi côte à côte, les pieds dans l’eau. Ce moment, quelque part, est encore bien vivant.

La présence

Voyager, c’est laisser surgir ces images. Avec Antoine, nous avons pris cette décision de partir parce que nous savons profondément que nos liens avec les autres et le temps dont nous disposons sont notre plus précieux trésor. Et qu’il est si facile de s’en détourner, tant la vie peut être trépidante, remplie, frénétique. C’est main dans la main que nous regagnons la serre à la nuit tombante. Comme tous les soirs, quelques fagots de bois, une allumette qui craque, et voilà qu’un feu prend vie pour repousser les ténèbres. Pendant que les légumes cuisent, Antoine met une chanson sur son téléphone. Nous dansons tous les deux dans le silence, au milieu des plantes. Un jour, un jour viendra où l’un et l’autre, nous deviendrons des absents à notre tour. Mais aujourd’hui encore, nous sommes bien là, présents dans nos vies.

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