Samantha et Antoine

29 octobre 2019

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Troisième constellation

Il y a en aura eu, des nuits noires au milieu de nulle part, serrés l’un contre l’autre, avec la voûte céleste pour seul toit. Chaque soir, nos yeux aimantaient ces constellations lumineuses que nous ne savions pas déchiffrer. Quand la connaissance est absente, il reste l’imagination. C’est une histoire de liens tissés entre des points, après tout : alors nous avons inventé nos propres formes. Dans les rochers rouges de Monument Valley, pour qui savait regarder, il y avait des visages.

 

Cette troisième boucle laisse dans son sillage des éclaboussures indélébiles. Images mentales fixées quelque part, dans une bibliothèque intérieure en bois de Sequoia Géant, qui résiste aux incendies les plus ravageurs. Repenser à ces étapes, c’est immédiatement sentir une puissante lumière pulser au fond de soi. Il y avait dans ces étendues désertiques assez de soleil pour chasser toutes les ombres. Nous avons été éblouis mais pas brûlés. Et tandis que nous roulions sur ces routes infinies, un fil ténu se déroulait en nous, le fil des pensées, des conversations et des idées. Nous étions loin cette fois, loin de tout, préoccupés essentiellement par le sable qui s’infiltre dans les chaussures, cette carte qu’il faut décrypter ou le vent qui empêche d’allumer un feu. Tout le reste est resté au bord du monde, quelque part. Parce que tout pouvait attendre.

Étape par étape

La première constellation, le Canada, était un grand espace qui s’ouvre. L’euphorie du début du voyage, les émotions qui jaillissent sans crier gare, la soif de découverte. Le commencement était une libération attendue. La seconde constellation, la côte Est des Etats-Unis, aura été celle de la confrontation. Quand ce que l’on a laissé derrière soi revient tel un boomerang, et qu’il faut alors ajuster, composer, résoudre. À toute liberté ses barrières. Et puis est venu le moment de la côte Ouest des Etats-Unis, qui allait de pair avec une nouvelle expérience : vivre de façon totalement nomade, en van. Cet itinéraire aura été celui de l’émerveillement, de la beauté, des idées, du ressourcement profond. Un paradoxe : sentir ses racines plonger profondément dans la terre nourricière, quand pourtant nous ne faisons que bouger. C’est dans ces paysages rougeoyants que nous avons senti notre parenthèse prendre toute son ampleur.

Ce qui manque

Souvent, vous nous avez demandé : qu’est-ce qui vous manque durant votre voyage ? Nous vous avons répondu : nos amis, notre famille, nos chats nous manquent. Se glisse parfois sur la route comme un petit pincement, l’ombre légère du mal du pays. Parce que loin, il y a des êtres que nous aimons. Mais vous nous avez demandé ensuite : d’accord, mais qu’est-ce qui vous manque MATÉRIELLEMENT ? De fait, nous avons seulement nos deux gros sacs avec des vêtements et nos trousses de toilette, notre matériel informatique et photo, et c’est tout.

 

Aussi surprenante qu’elle puisse être, la réponse est… rien. Nous-mêmes, nous avons été étonnés à quel point il était si simple et facile de renoncer à notre confort quotidien. Les habitudes se tissent à une vitesse insoupçonnée. C’est curieux, parce qu’Antoine et moi sommes très attachés, par exemple, à notre appartement en France. Mais plus nous sommes loin, et plus nous prenons conscience que si ces murs sont sans aucun doute un refuge important dans nos vies, chaque étape de notre parenthèse est une question de se sentir « chez soi ». Même en mouvement, même dans des pays étrangers, chaque soir, nous essayons de recréer le sentiment d’être à la maison en étant ailleurs.

Écrire

Cependant, il y a un manque qui est apparu, un manque qui m’a profondément surprise. Passer une journée sans écrire quelque chose est impossible. En voyage, loin des repères habituels, les mains se réfugient rapidement vers les carnets ou le clavier. Les idées fusent, vite, vite, les attraper au vol. Il y a quelques mois, Anne-Fleur et moi discutions d’un sujet important : où en étions-nous chacune de notre rapport à l’écriture. Je lui ai alors dit quelque chose que je croyais sincèrement être vrai à ce moment : « Tu sais, Anne-Fleur, il y a trois ans encore, l’écriture était pour moi un besoin absolu. C’était une façon de réagir à la douleur. Aujourd’hui, j’ai l’impression que parce que je suis davantage construite, que j’ai plus de peau et que la vie heurte moins, eh bien, l’écriture n’est plus autant un besoin qu’avant. Ça ne veut pas dire que je n’écrirais pas toute ma vie, mais ça me semble moins vital que quand j’avais vingt ans. »

 

Illusion révélée par ce voyage : ce que l’on met derrière le mot écriture. J’ai cru, parce que ces dernières années, j’ai moins ressenti la nécessité d’écrire de la fiction, que ce besoin de ma préhistoire avait en quelque sorte changé de nature. Ce n’est pas le besoin qui a changé, c’est la forme qu’il prend. Durant ces années de mandats associatifs, j’ai moins écrit pour moi mais j’ai énormément écrit pour les organisations professionnelles : des analyses, des documents, des mails, des tribunes, des courriers… la compilation de ce que j’ai rédigé sous l’étiquette « situation des créateurs et créatrices », de façon décousue et selon les circonstances, est étourdissant. Tout cela n’était qu’un pas de côté. Antoine m’a dit, un matin : « En fait, j’ai relu le journal de bord en entier… tu sais que tu écris au moins 2 pages par jour ? ». Voilà l’une des découvertes de la vie nomade : il y a un point fixe. L’acte de création.

Liens

Comment faire la part des choses entre l’écriture-métier et l’écriture-vocation ? Quand ce qui épuise est aussi ce qui ressource, selon les circonstances, cela place l’individu sur une ligne de crête périlleuse. Numéro d’équilibriste. La réponse a émergé d’elle-même tout au long de notre périple dans le désert. J’ai besoin d’écrire. Je le fais. Parce que l’écriture de ce journal de bord est une écriture libre, personnelle et existentielle. C’est un jeu, une expérience, une page blanche. Il est question de fixer des souvenirs. Et c’est là qu’une boucle s’opère avec la genèse de tout cela : le moteur profond qui pousse à écrire. Laisser une trace pour les êtres chers ou les êtres qui n’existent pas encore. Non pas parce que l’on pense que ce qui est écrit vaille plus qu’autre chose, mais parce que cela créé un fil, un lien, qu’on espère perdurer à travers le temps et l’espace, avec les membres de nos constellations. Vous savez, les constellations n’existent pas. Ce sont les êtres humains qui ont besoin de tisser des liens dans le vide, de dessiner des lignes imaginaires entre les étoiles. Entre nous, aussi, nous créons des lignes imaginaires

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