Samantha et Antoine

24 novembre 2019

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Son Ikigaï

Les contours d’un vert ravageurs de Yakushima s’estompent peu à peu à l’horizon. Une certaine tristesse nous étreint à l’idée de laisser cette île magique derrière nous, mais la joie revient vite au galop lorsque nous nous figurons notre prochaine destination. Le ferry s’élance dans l’océan pacifique, pour rejoindre la ville portuaire de Kagoshima, au sud de Kyūshū. Nous n’y passerons qu’une nuit éclair : quelques yakitoris engloutis le soir, une balade nocturne, un sommeil réparateur, et nous voilà plongés dans la lueur crue d’une salle d’embarquement. Nos passeports à la main, nous nous sourions. Dans l’air flotte le sentiment de la fin qui approche. De plus en plus, nos conversations tournent autour de ce que nous avons déjà vécu, plutôt que de ce que nous allons vivre. Partis depuis presque trois mois, la nouveauté laisse peu à peu la place à une galerie de souvenirs encore nets et vivants.

Trouver son Ikigaï

Okinawa est la dernière étoile de notre constellation japonaise. La dernière étape de notre parenthèse. Situé à l’extrême sud du Japon, c’est un archipel de 150 îles paradisiaques, connues pour ses plages de sable blanc, la longévité extraordinaire de ses habitants ainsi que ses faunes et flores endémiques. Je rêve d’y aller depuis très longtemps, sans savoir expliquer le pouvoir d’attraction que cet archipel exerce sur mon esprit. Lorsque nous tracions notre itinéraire avec Antoine, mettant à l’épreuve chaque destination, une seule restait incontournable pour moi. Celle-ci. Okinawa génère un imaginaire extraordinaire, qui mêle le Japon traditionnel aux cultures locales, une cuisine délicieuse, des plages aux eaux d’un bleu lagon et une philosophie de vie si proche de la mienne. L’Ikigai 生き甲斐, que l’on pourrait traduire par « joie de vivre » et « raison d’être », est un pilier de l’état d’esprit de ces îles. On résume souvent l’lkigaï par avoir une bonne raison de se lever le matin, ce qui signifie en creux : trouver le sens de sa vie. Dans l’avion, sur notre carnet de voyage, Antoine et moi traçons le diagramme résumant les différentes composantes de l’Ikigaï : passion, mission, profession, vocation. Finalement, ces quelques arcs de cercle résument à eux seuls la raison profonde pour laquelle nous avons décidé de partir. Cette parenthèse était un besoin, une intuition. La nécessité impérieuse de vivre autrement, de s’émerveiller, d’être au plus proche de nos mondes intérieurs. Une respiration. L’Ikigaï, c’est trouver un équilibre entre aspiration personnelle et ambition professionnelle. Cela suppose de se poser des questions cruciales : qu’est-ce que j’aime bien faire ? Qu’est-ce que je sais bien faire ? Qu’est-ce qui a du sens pour moi ? Qu’est-ce qui me permet de gagner ma vie ? Nous y sommes, suspendus dans les airs, à tenter l’un et l’autre de répondre.

La cabane

Quand on pense à Okinawa, très souvent, c’est l’image de la grande île du même nom qui surgit, ainsi que de sa capitale Naha. Ce n’est pourtant pas ici que nous avons décidé de passer l’essentiel de notre temps. Nous posons pied à terre sur l’île d’Ishigaki-jima, à mi distance entre l’île principale de l’archipel et Taiwan. À notre arrivée, le ciel est d’un blanc gris surréaliste, l’atmosphère humide, la température agréable. Pas de doute, nous sommes sous les tropiques. Pour ces quelques jours, nous avons trouvé une cabane en bois à deux pas de la plage. Un avant-goût de paradis, remarquable par sa simplicité. Eito, le propriétaire, nous attend dans le jardin bordé d’une dense forêt. Très accueillant, il nous fait faire le tour des lieux. À l’arrière de la cabane se trouve un arbre dont les fleurs n’éclosent qu’une seule nuit par an. Il nous montre un bourgeon en particulier, en nous disant de surveiller : la floraison est imminente. La terrasse sur pilotis est cernée de conques et coquilles, trésors ramenés de l’océan. Il suffit de s’enfoncer entre les palmiers et les feuilles géantes pour trouver un petit sentier de sable, qui conduit jusqu’à l’océan. Tout au long de nos discussions, j’ai la sensation étrange qu’Eito me fixe avec une certaine insistance. Ce dernier nous met en garde contre habu, un serpent venimeux dont la morsure peut être mortelle. Mais vous pensez bien, avant d’arriver ici, j’avais déjà tout lu sur le sujet !

Explorer

Antoine et moi déposons nos bagages à l’intérieur. Tout le nécessaire est là pour cuisiner. Nous n’avons pas envie de quitter notre nouvelle maison éphémère, si chaleureuse. Cet endroit est tout ce à quoi nous aspirons : un toit, la forêt, l’océan… il ne manque plus que les vivres. Quelques emplettes plus tard, nous avons de quoi manger pour les prochains jours. Le temps se fige. Nous nous laissons tomber dans un hamac tressé en fils de pêche, sous la frondaison des palmes dentelées. Dans les branches, les cris et piaillements des oiseaux, dont les froissements d’ailes brisent régulièrement le silence. En fond sonore, la rumeur des vagues, respiration apaisante sur laquelle nous calquons la nôtre. L’île déploie déjà sa magie. Nous sommes désormais extraits du temps, de nos vies, et nous endormons bercés par une légère brise de vent. Quelques heures plus tard, incroyablement reposés, nous décidons d’explorer les environs. Nos mains écartent les branches et nos pieds enjambent un réseau de racines dans le sable. Une étendue d’un bleu turquoise apparaît entre les feuilles, qui forment comme un cadre à ce tableau. Nous le savons, c’est ici que nous allons égrener les heures. Antoine s’allonge à même le sable pour lire. Nous reparlons de l’Ikigaï. Le mien est trouvé depuis longtemps : écrire. Aucun doute, aucune hésitation. Antoine cherche le sien. Son esprit remue, s’agite, traque, parmi toutes les dynamiques qui fondent son quotidien. Et dans ces questions si simples se déroulent des conversations essentielles. C’est éprouvant, de regarder en face ce que dessinent nos choix. Pourquoi on se trouve dans tel endroit, à tel moment. Il faut remonter cette trame mystérieuse, complexe, qui a tissé des carrefours, puis des directions. Ce voyage, c’est aussi une longue discussion, continue, interrompue, qui malgré les bifurcations revient toujours au même point névralgique. Et c’est alors qu’un verbe se glisse dans nos échanges. Explorer.

— C’est ça ! m’exclamé-je. Mais c’est sûr ! C’est ton Ikigaï !

C’est curieux comme on peut mettre des heures à tourner autour d’une évidence. Comme si l’angle mort dissimulait l’information la plus importante. Ce n’est pas qu’une histoire de voyage, loin de là. C’est une manière d’appréhender les habitudes, les difficultés, les défis. Un besoin de se réinventer, une curiosité aigüe.

La plage idéale

Une confidence surgit dans les vagues. Durant toutes mes méditations, lorsque pour m’apaiser, je cherche une image mentale, le lieu dans lequel je me sens protégée de tout, c’est une plage comme celle-ci qui apparaît. Même sable blanc, mêmes nuances de bleu, même forêt tropicale. S’il fallait choisir un endroit sur terre, un seul, duquel on ne bouge plus jamais, ce serait celui-ci. Comme d’habitude, j’examine le sable et les eaux peu profondes en quête de coquillages. Quelque part dans nos sacs, à l’intérieur d’une pochette, se trouve une collection déjà bien fournie. Souvenirs des océans croisés durant notre périple. Je serre mes nouvelles trouvailles avec joie… jusqu’à découvrir que nombre d’entre elles ont déjà des locataires. Les bernards l’hermite sont partout. Pour peu que l’on fasse attention, les coquilles apparemment inertes bougent de temps à autre. Antoine et moi les observons avec fascination se déplacer, se poursuivre ou s’entraider. Pour ces crustacées fragiles, se loger dans une coquille est une condition essentielle à leur survie. Ils changent de maison au fil de leur croissance, ce qui explique la raison de leur vie communautaire : l’assurance de pouvoir troquer un habitat avec l’un de ses congénères. Certains d’entre eux vont jusqu’à collaborer avec des anémones de mer. Ces dernières s’installent sur leurs coquilles, repoussant les prédateurs en échange de déplacement et de nourriture. C’est au milieu de centaines de coquillages mouvants que nous contemplons un soleil timide disparaître derrière l’horizon.

Le lendemain, la cabane s’éveille à l’aube. Sur la terrasse, le thé se prend avec les geckos et les lézards. Pas de habu, heureusement. Nous ne cessons de faire des allers-retours entre ce cocon de bois et la plage. Aujourd’hui, le beau temps est au rendez-vous. Toutes les couleurs paraissent plus vibrantes, lumineuses. Nous décidons de quitter notre ermitage en quête des secrets dont recèle l’île. Une première halte au phare, pour admirer la délimitation de la barrière de corail. Depuis les hauteurs, la vue sur l’île est imprenable. On ne se lasse pas de l’océan et de ces gammes oscillant entre le turquoise et l’azur. Les habitants nous saluent toujours, le sourire aux lèvres. À part la ville principale d’Ishigaki, le littoral est incroyablement préservé. En faisant des recherches, Antoine a trouvé de nombreuses criques dissimulées, garantie de solitude et de sérénité.

Le coquillage

Nous trouvons l’une d’entre elles, à laquelle on accède par un chemin accessible. Personne. Nous déplions nos serviettes près de sombres rochers recouverts de végétation.

— Viens voir ! clame Antoine.

Il marche d’un pas déterminé dans l’eau claire qui monte jusqu’à ses mollets, puis contourne l’imposant rocher. J’abandonne mon livre pour le suivre. De l’autre côté, je découvre avec surprise une adorable petite crique. Les vagues rejettent des coquillages colorés et scintillants… Ravie, j’en saisis quelques uns. Encore nos amis les bernard-l’ermite. Vais-je pouvoir ici compléter ma collection ?

— Attends, je reviens, dit Antoine, je vais prendre l’appareil photo, c’est trop beau…

Je reste seule sur la minuscule crique, examine les plantes tropicales qui la borde, cherche encore en vain quelques trésors, puis me retrouve de nouveau avec de l’eau jusqu’aux genoux, pour regagner notre plage.

— Sam ! appelle Antoine. Regarde ce que j’ai trouvé !

Victorieux, il tient entre ses deux mains un énorme coquillage blanc. Folle de joie, je cours jusqu’à lui, jusqu’à découvrir…

… Une bague dans le coquillage.

La suite, je vous l’épargne, parce que ni Antoine ni moi ne nous en souvenons très bien. Il y a eu des paroles bredouillées et des baisers humides de larmes. En résumé, ça voulait dire « oui ».

Passé et futur

L’histoire de cette bague demande de faire un bond dans le temps, et pour vous, et pour nous. Ce journal de bord élude parfois certains événements, dont l’un qui s’est déroulé au tout début du voyage, lorsque nous vivions dans la yourte au Canada. Certaines personnes ont néanmoins compris suite à un post Instagram comprenant un résumé de nos péripéties en émojis – mes tantes sont très très observatrices. Les voyageurs tout juste partis que nous étions tâtonnions encore sur l’organisation de nos sacs. Un soir, à la lueur incertaine des bougies de notre habitation, Antoine ouvrait frénétiquement tous nos bagages, en quête d’un objet qu’il avait perdu. Quel objet ? Cela ne devait pas être si important, parce que ni lui ni moi ne pouvons vous dire de quoi il s’agissait. Pas nos passeports, en tout cas. Bref, il m’a donc dit :

— SAM ! FOUILLE TOUT ! PARTOUT ! JE DOIS LE RETROUVER !

Ni une, ni deux, je m’étais exécutée, très consciencieuse, vidant tout… jusqu’à la petite poche dans laquelle se trouvait… la bague. Il faut vous figurer Antoine, à l’autre bout de la yourte mal éclairée, qui se fige d’effroi en me fixant. Puis son visage se décomposer au fil des secondes, quand il réalise quelle bourde il a fait. Après quelques minutes, on a rit. Beaucoup. La surprise n’était plus là, enfin, plus exactement pareille. C’est devenu une blague récurrente durant tout notre périple, et un défi aussi, pour Antoine, de jouer à me surprendre. Il a réussi, sans aucun doute. La demande, l’engagement, le mariage… tout cela a bien le sens que l’on veut lui donner. Depuis l’épisode de la yourte, comme on l’appelle, cette histoire est devenue une sorte de jeu. Antoine sait que j’affectionne les objets qui ont vécu. Je me fiche d’un caillou classique. S’il faut choisir une pierre pour se dire l’amour un peu autrement, alors l’important est l’histoire quelle abrite. J’en ai appris plus sur l’origine cette bague grâce à ma tante Isabelle. Cela demeurait un mystère latent : d’où vient-elle ? J’ai toujours aimé sa forme, avec ces deux perles qui se regardent comme des âmes jumelles. Aussi loin que remonte mes souvenirs, elle ne quittait pas ma petite boîte à bijoux. Il ne m’a jamais été possible de passer cet anneau minuscule. La bague a donc dormi deux décennies dans la boîte en fer forgé d’une enfant, devenue ensuite adolescente, puis femme. Jusqu’à ce qu’Antoine la fasse restaurer et mettre à ma taille. Pour une nouvelle vie, liée au passé.

Se connaître

Antoine me propose par la suite de nous rendre au restaurant, pour fêter cela. Émue et sereine, j’accepte, même si une petite voix au fond de moi aurait préféré que nous profitions de la simplicité de la cabane, plutôt que d’un lieu sophistiqué. Nous repassons dans notre maison du moment pour doucher nos peaux qui sentent le sel et chasser les grains de sable.

— On n’a oublié d’éteindre les lumières ? m’étonné-je en arrivant dans le jardin. J’étais sûre de l’avoir fait.

— Ah, j’ai peut-être zappé…

Je pousse la porte et reste immobile, stupéfaite. La pièce est emplie de bougies, une myriade de lumières tremblotantes qui percent l’obscurité. Sur la table au ras du sol, des plats se juxtaposent, tous plus alléchants les uns que les autres.

— Je me suis dit que tu n’aurais pas envie d’aller au resto, alors j’ai tout fait venir ici.

Je reste stupéfaite par cette apparition magique.

— Mais… comment tu as fait ?

J’apprends alors que, depuis des semaines déjà, Antoine avait tout préparé avec la complicité d’Eito, le propriétaire. Je comprends mieux pourquoi j’avais la sensation que ce dernier me dévisageait bizarrement. Il devait se dire, depuis notre rencontre : si elle SAVAIT ! Ce qui me bouleverse le plus, c’est la façon dont Antoine m’a formulé cet engagement. Ces plages dont l’importance a été murmurée comme un secret. Ce coquillage qu’il a cherché lui-même en douce, tôt le matin, en écumant les environs de la cabane. Parce que je n’en trouvais pas. Et puis un repas dans cette maison simple, cette maison idéale, car vraiment, nous n’avons besoin de rien de plus que d’un… chez nous pour partager des moments précieux.

Vivre ensemble

Cette parenthèse, c’est aussi un temps que l’on s’est donné à nous deux. Par pudeur, sur ce journal de bord, nous n’avons pas partagé tout le cheminement personnel et intime que représente ce voyage pour notre couple. Mais sans doute ce petit moment raconté en donnera une idée. Se déplacer d’un point à un autre chaque jour demande de faire équipe. De prendre des décisions communes. D’être toujours respectueux de l’espace personnel et intérieur de l’autre, tout en trouvant un territoire commun. Voyager ensemble n’est pas exactement la même chose que d’habiter ensemble. Mais sans aucun doute, après ces trois mois, une certitude est apparue : nous vivons pleinement à deux, et nous continuons constamment d’en apprendre davantage l’un sur l’autre. Le lendemain matin, j’ai 31 ans. Antoine et moi traversons le sentier pour aller voir le lever de soleil sur la plage. Les lumières sont belles. Et puis, dans l’arbre derrière la cabane, la fleur a éclos.

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