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Samantha et Antoine

16 octobre 2019

2 commentaires

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Sin City

Un tube des Black Eyed Peas sature les enceintes disséminées ça et là autour de l’imposant bâtiment éclairé. Le Bellagio. BOOM BOOM BOOM. Las Vegas est une boîte de nuit à ciel ouvert. Tout y est : les lumières stroboscopiques, les groupes d’amis ivres qui titubent en chantant et les cocktails hors de prix. Nous faisons une courte halte dans la célèbre ville érigée en plein cœur du désert. Depuis des années, les restrictions sont importantes en matière d’eau pour les habitants, de crainte d’une pénurie. Cela n’empêche pas une fontaine géante de faire bondir des litres et des litres dans les airs dans des bruits d’explosion, sous les « oooh » enchantés des passants. Antoine et moi nous frayons un chemin dans la foule vibrante, entre les femmes élégantes en robes à paillettes, les familles penaudes et les touristes mitraillant la tour Eiffel miniature.

À pile ou face

C’est l’occasion de mettre les pieds dans l’un des casinos les plus célèbres du monde. La démesure se fait sentir dès les premiers pas dans le hall en marbre : des animaux géants ont été placés dans des décors exotiques, pour le plus grand bonheur de ceux et celles en quête du prochain selfie. À quelques mètres, l’atmosphère devient rouge et dorée : l’infernale rotation des machines à sous, les boules qui tressautent dans les roulettes affublées de numéros, les croupiers qui donnent des piles de jetons colorés en échange de coupures de 100 dollars. Le contraste avec notre mode de vie de ces dernières semaines est saisissant. La musique, les sonneries, les exclamations, nous vrillent les tympans. C’est le lieu du jeu, de l’amusement, et pourtant, nous avons du mal à trouver cela… divertissant. Je promène mon regard sur nos plus proches voisins. Un homme en pleine partie de poker hurle, ses cartes à la main. Il a tout perdu. À notre droite, une vieille femme actionne sans relâche le levier d’une machine à sous tout en enfilant ce qui est loin d’être son premier verre. Un jeune couple s’installe à une table de jeux, à la fois excités et anxieux. Ils tendent un billet qu’ils espèrent voir se multiplier. Très vite, à mesure que les résultats du hasard tombent, leurs visages se décomposent. Les précieux jetons colorés sont engloutis sur le côté de la table de jeu.

Les règles du jeu

Jouer. Le jeu fait partie de nos vies, depuis notre plus tendre enfance. Il y a bien des façons de jouer, les uns avec les autres ou les uns contre les autres. David, mon ancien agent, me disait souvent que le jeu de rôle était l’un des rares jeux où il faut être tous ensemble pour gagner. Bien d’autres jeux ont pour règles la compétition : que le meilleur gagne. Antoine et moi avons en commun notre passion pour les jeux vidéo, par exemple. Age of Empire, Final Fantasy, Chrono Trigger, Fortnite, The Last of Us, les Sims… Ces mondes virtuels nous ont et nous divertissent encore, parfois de façon surprenante. Nous avons des souvenirs lumineux de la sortie de Pokémon Go, quand nous passions l’été à sillonner Paris, nos portables à la main, tout en discutant avec tous les joueurs que nous croisions au gré du Jardin des Plantes. Cet été de folie faisait passer des écrans à de véritables rencontres. Ce que l’on perd, dans ces cas-là, c’est notre temps – le temps perdu ou gagné reste une notion très relative. Nous apprenons en jouant, beaucoup. Comme tout, c’est l’équilibre qui prévaut : que le jeu ne prenne pas le pas sur le reste. Pourtant, les casinos nous mettent profondément mal à l’aise. C’est le territoire des jeux d’argent. Tout est étudié pour que les personnes prennent des risques. Les lueurs saturées, qui excitent. L’alcool à foison. La musique au tempo rapide. Les risques font partie de la vie, qu’ils soient mesurés ou inconsidérés. Qui dit risque dit espoir. C’est la loterie géante, prenant ses racines dans nos egos qui secrètement espèrent être élus. Désignés. Gagnants. Peu importe les statistiques, le rationnel n’a rien à voir avec cette force qui pousse à tenter.

Le goût du risque

Pierre-Michel Menger, sociologue au Collège de France, a publié des ouvrages incontournables sur les métiers créatifs. Il trace un parallèle fascinant entre l’art et les jeux de hasard : en dépit du talent, du travail, vouloir en vivre est selon lui comparable à une loterie. Il y a des facteurs impossibles à contrôler. Je connais bien le risque, je le pratique à vrai dire au quotidien, par mon métier. Autour de moi cependant, dans ce casino, je vois dans ces entreprises hasardeuses une forme de vide. À la roulette, où est le chemin ? Où est la progression ? Où est l’expression ? Il y a les montagnes russes émotionnelles lorsque la balle rebondit entre le rouge et le noir. Le hasard, tout simplement. Et puis dans les jeux, il y a la question de ce que l’on joue. Antoine et moi sommes gênés de voir des centaines de milliers d’euros, ayant pudiquement pris la forme de disques de couleurs, s’envoler en une fraction de seconde. L’être humain est tout de même bien étrange. Comment peut-on puiser davantage de satisfaction à mettre en jeu de pareilles sommes, sans crainte de les voir disparaître, quand dehors l’un de ces jetons pourrait changer la vie d’une personne en ayant réellement besoin ? Le taux des personnes mal logées aux Etats-Unis explose. Il y a décidément chez nous quelque chose qui ne tourne pas rond.

Trop de lumières

Antoine et moi quittons rapidement le casino. Il est déjà 21h : pour notre horloge interne, c’est l’heure de dormir depuis un moment. Toutes ces lumières, ces écrans, nous sortent du rythme que nous avons trouvé dans la nature. Pour prolonger l’expérience sur une note plus positive, nous décidons de prendre un verre dans un bar ayant une vue imprenable sur la ville. L’occasion de siroter un excellent cocktail, en contemplant de haut – et de loin – cette curieuse oasis illuminée. Malgré toute notre bonne volonté, nous baillons encore et encore. Il y a quelques années, nous aurions consommé la nuit par les deux bouts, comme nous savions si bien le faire tous ensemble, avec nos amis. Mais ce soir, l’envie n’est pas là. Ces derniers jours dans le désert, nous avons sûrement trop vu les insectes se précipiter sur nos lampes torche jusqu’à se brûler les ailes. Les lumières de Vegas ne nous attirent pas. Nous préférons garder nos plumes intactes.

Le lendemain matin, nous quittons Las Vegas avec un certain soulagement. C’est curieux comme nous avons de plus en plus de mal à supporter l’énergie des villes, alors que nous sommes nous-mêmes citadins. Pour atteindre notre prochaine destination, il nous faut traverser la fameuse Vallée de la mort, le désert le plus chaud de la planète. Aujourd’hui, une chance : il ne fait que 40 degrés ! Le climat de Death Valley s’explique par sa situation géographique : sous le niveau de la mer, et cerné par des montagnes, le vent et les nuages sont rares. Le van s’élance sur la route qui s’allonge jusqu’à devenir un point minuscule à l’horizon. Le sol est craquelé par la sécheresse. Le soleil cogne sur le pare-brise, tandis que des dunes de sable défilent à gauche et à droite. Somptueux. Las Vegas est désormais loin.

2 commentaires

  • Emily dit :

    Le choc a dû être immense entre le calme du désert, et le retour à la grande ville. C’est un peu ce coté bruyant, lumineux et pressé des grandes villes qui me rebute aux USA. Alors que les espaces naturels m’attirent à fond.
    Merci, grâce à vous je viens d’apprendre quelque chose. J’ignorais que Death Valley se situait sous le niveau de la mer. Cette route au milieu de nul part, ça doit être fantastique, et en même temps épuisant, mais les paysages doivent en valoir la chandelle.
    D’ailleurs petite question, vous aviez posté 2 vidéos sur votre périple au Canada, est-ce qu’il va y en avoir d’autres?

    • Samantha et Antoine dit :

      Hélas pour les vidéos, nous voulions en faire d’autres, mais dès les premières semaines nous nous sommes rendus compte que nous n’arrivions pas à profiter et du voyage, et à faire des photos, et à écrire les articles, et à tourner des vidéos… nous avons donc privilégié les articles et les photos 🙂

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