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Première constellation

Samantha et Antoine

19 septembre 2019

12 commentaires

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Première constellation

C’est la fin de notre première constellation.

 

3 pays, 36 étapes, plus de 36 000km.

 

Nous avons pensé chaque itinéraire comme une boucle, une forme, une unité. Vous savez, les constellations n’existent pas. Ce sont les êtres humains qui ont besoin de tisser des liens dans le vide, de dessiner des lignes imaginaires entre les étoiles. Pour donner du sens. Pour raconter une histoire. Nous faisons ce que chaque être humain a besoin de faire : construire son propre récit. Avec nos mots et nos yeux.

 

C’est l’heure de laisser derrière nous le Canada pour les Etats-Unis, après avoir achevé ce premier tracé. Pas de doute, les empreintes de ces expériences sont encore partout sur nous.

Vivre autrement

C’est ce que nous voulions : vivre autrement. Aller d’un point à l’autre, ne jamais trop rester au même endroit, suivre ce fil ténu que nous avons tissé depuis un an, au gré de nos réflexions, envies, intuitions. Parce que c’était notre seule certitude : il est temps de partir. Quand ? Où ? Comment ? Nous avons trouvé les réponses au fur et à mesure de l’année, en cuisinant le soir après une harassante journée de travail ou bien en discutant durant de nocturnes trajets en voiture entre le Perche et Paris.

 

Le voyage se passe à la fois comme prévu de façon complètement imprévue. C’est étrange. Partir soulève pour chacun bien plus d’émotions qu’on pourrait le soupçonner. Bouger sans cesse, s’être déraciné, coupé des repères habituels, ouvre un espace en soi. Dans cet espace s’engouffrent des souvenirs, des non-dits, des habitudes à défaire. Ça n’a rien d’une fuite, au contraire : c’est le face à face. Avec soi-même, sa vie, ses choix. À la fin du mot choix, il y a un X qui forme un croisement, une bifurcation. Choisir, c’est être capable de prendre un embranchement parmi la nuée des possibles.

Face à soi-même

Dans les zones reculées et sauvages du Canada, il y a eu de longues journées d’ennui et d’observation. Pas de diversion possible, non, juste soi-même et un paysage. Parfois, un livre, vite vite, un refuge. C’est le bonheur de la littérature : pas de contrainte d’espace ou de temps, les histoires écrites parfois des centaines de siècles auparavant viennent nous rappeler que ces sentiments et parcours ont été vécu mille fois par d’autres. Une consolation.

 

Un matin, Antoine déclare « Même à l’autre bout du monde, même quand enfin, c’est un temps à toi, pour toi… tu ne peux pas t’empêcher d’aider les autres. »

 

C’est vrai. Il y a dans cette phrase, non pas un reproche, non pas un compliment, mais un simple constat. Nous faisons une parenthèse, nous ouvrons un espace, mais pour autant, cela ne bouscule pas nos natures profondes. Cela les exacerbe peut-être, d’ailleurs. Nos systèmes de survie internes sont si profondément ancrés. Un jour, une personne très importante dans nos vies nous a dit « L’inconscient déteste ce qu’il ne connaît pas ». Cette simple phrase a longtemps agi comme une forme de révélation. Nous ne soupçonnons pas les mécanismes en nous, plus forts et invisibles, qui nous poussent à faire ou ne pas faire une chose. Apprendre à les déchiffrer est long, complexe, et demande une attention constante à ce qui se tapit au fond de nous. C’est cela, la conscience de soi : faire grandir la lumière là où il y a de l’obscurité.

Peut-être

Antoine chasse les lumières, son appareil photo à la main. Il apprend vite, très vite. Comme toujours. Je suis toujours épatée par ses capacités d’apprentissage : lorsqu’il décide de faire quelque chose, il le fait totalement. La photographie, c’est une histoire de patience, de bon moment et de poésie dans le regard. Pas de demi-mesure : exigence, persévérance et amusement. Il me dit « J’aime beaucoup, mais je me rends compte… c’est vraiment un métier, d’être photographe ». Eh oui. On y revient toujours, même à l’autre bout du globe. Ce qui peut paraître attrayant, distrayant, mythique peut-être, demande comme tout compétences et apprentissage. Le petit quelque chose en plus, le je-ne-sais-quoi de mystérieux, ce qu’on pourrait appeler le talent, c’est ce que l’on a cultivé en soi. Son degré de conscience, sa façon de regarder ce qui nous entoure, sa propre singularité. Et se connaître, connaître les autres, c’est long, puissant et fastidieux. C’est une façon d’être au monde, que de traquer la poésie autour de soi, le beau, la rencontre, le bouleversement. C’est une façon d’être au monde, que de vouloir créer du lien dans du vide, des lignes imaginaires entre des points.

 

Pour ma part, je ne peux pas m’empêcher d’écrire, bien entendu. Pas un roman, non, pas un scénario, non plus, parce que j’ai pu finir tout mon travail d’écriture contractualisé avant le départ. Il y a bien sûr quelques mails, des événements à valider, des corrections, mais rien d’insurmontable : les personnes avec qui je travaille à distance savent qu’il y aura de la latence. Totale bienveillance. Même s’il faut gérer ce que tous les travailleurs indépendants et les artistes connaissent : l’incertitude. Cela aussi, cela s’apprend : apprivoiser ces cycles entre l’activité et les silences, réduire certaines voilures, attendre les réponses derrière les « peut-être ». C’est sûrement cela, qui résume la vie d’un créateur. Peut-être.

Vacances ?

Et puis il y a ce journal de bord, que je tiens avec régularité. C’est une réjouissance, une envie, un besoin ! Je suis derrière les textes, Antoine derrière les photos. Les mots et les yeux. Au fil de nos promenades, de nos lectures, de nos rencontres, quelque chose de solidifie en chacun d’entre nous. Il y a un sujet de discussion important, c’est la différence entre nos métiers. Comme l’a dit Antoine, il a pu prendre un congé sabbatique. Il est donc en vacances. Pour ma part, je ne sais plus ce que sont des vacances depuis 2012. J’ai appris, progressé, pour construire des zones de ressourcement, mais l’ambivalence est que mon ressourcement tient aussi dans la création. Comme beaucoup de personnes créatives qui vivent de leur passion, ce qui éreinte est aussi ce qui revitalise. Comment bien distinguer les deux et faire la part des choses entre ce qui relève des contraintes inhérentes à tout métier de ce qui tient de son élan vital personnel ?

 

Cette parenthèse, ce n’est pas exactement des vacances. Ça y ressemble, d’une certaine façon, parce que c’est un temps que l’on s’octroie, mais il n’y a rien qui est vacant. Le vide ne le reste jamais bien longtemps. Delphine Bertholon, une autrice que j’admire autant pour sa personne que son œuvre, avait écrit une tribune sur la notion même de repos pour les créateurs. Je dois bien admettre faire face au même constat : l’imaginaire ne dort jamais. L’esprit poursuit son travail invisible et sous-terrain : capter un sourire, être traversé par une idée, discuter avec un inconnu, et BOOM. BOOM, c’est cette collision, cet impact, qui fait que du néant naît quelque chose. Ce quelque chose peut rester en germe, ou s’étendre, se ramifier, jusqu’à exister. Mais une chose est certaine : pour être fertile, pour donner de nouveau vie, l’esprit a besoin de ces moments de creux, de rien.

L’acte de création ne cessera jamais de me fasciner. C’est quelque chose qui est souvent difficile à faire comprendre à l’entourage : ce travail atypique est constant, parce que de fait, il fait partie de soi. On peut écarter certaines contingences matérielles liées au métier, comme je l’ai fait – les contrats, les deadlines, les événements, etc. On peut s’absenter pour ses interlocuteurs, mais le besoin est toujours là. La nécessité de faire jaillir du vide une création. C’est sans doute ça, la définition de la vocation : cette voix en soi que l’on écoute.

Tisser

L’intuition, donc, nous guide à faire de ce voyage un espace de ressourcement et de création. Par ce journal de bord, évidemment, que vous suivez. Ce journal, c’est à la fois des articles et leurs illustrations : les photos qu’Antoine chasse du matin au soir. C’est une ardoise vierge, à chaque fois, nous ne partons de rien, une journée qui commence, et puis nous vous racontons nos cheminements, nos tracées, nos pensées. Il y a autre espace d’expression « à côté », c’est ma chaîne Youtube. C’est logique qu’elle suive cette constellation. Les rencontres avec ceux et celles qui protègent les créateurs et créatrices dans d’autres pays nous intéressent beaucoup. Antoine filme, je pose les questions. En ajoutant cette dimension à notre voyage, en pointillé, nous espérons pouvoir aider à notre mesure une prise de conscience plus générale, plus grande que nous.

 

Parce que c’est fondamental, de ne pas perdre cette circulation entre ce qu’il y a de plus intime, de plus personnel, avec des systèmes plus grands.

 

Les constellations n’existent pas. Ce sont les êtres humains qui ont besoin de tisser des liens dans le vide, de dessiner des lignes imaginaires entre les étoiles.

12 commentaires

  • Maïm Garnier dit :

    Merci pour ce beau partage fait de sens et d’émotions. Belles rencontres et belles découvertes à chacun !

  • Coraline dit :

    Bonjour Samantha et Antoine,
    Merci pour ce partage et ces 5 articles que je viens d’enchainer à la suite, ayant pris un peu de retard sur vos aventures (bien que je vous suive via Instagram!). Vos expériences et réflexions qui émergent au fur et à mesure de vos journées de découvertes sont touchantes et me renvoient irrémédiablement à une expérience de voyage en solitaire remontant à quelques années maintenant… des choses émergent. Samantha, ce que tu décris sur la difficulté d’intégration du mot « vacances » résonne. Du temps pour soi est essentiel, et parfois on ne peut s’empêcher ces automatismes, ces réflexes de passion quotidiennes. Vivant une période sans emploi et poursuivant une formation depuis presque 3 ans, je pense souvent à des « vacances » pour déconnecter, recentrer et recalibrer la « machine ». Je crois que le terme de parenthèse est réellement le plus adapté: vous lui donnez tout son sens ici 🙂 Bon voyage vers les Etats-Unis et merci à Antoine pour ces photos qui font voyager, même immobile! Amitiés de Paris. Coraline.

    • Samantha et Antoine dit :

      Merci Coraline, je suis d’accord, c’est vraiment très compliqué ! C’est encore un tâtonnement 🙂 En tout cas, merci beaucoup.

  • 🤩🌖💫✨ dit :

    Constellation … nom d’une de mes nouvelles. Nom magique. ⭐️

  • Emilie dit :

    Quel beau cadeau d’anniversaire que ce texte !
    J’aime ce retour sur votre expérience. Il me fait vibrer au plus profond de mon coeur, comme une intime connexion. Il me motive, et me pousse en avant.
    Puissiez-vous continuer de me faire rêver avec vos aventures.
    A vos prochains articles (que je lirai surement d’Islande). Belle poursuite du voyage

  • Lisa dit :

    ✨💫🌖👌🏼Magique

  • Tom Lévêque dit :

    Tout touché par cet article, je vais le garder quelque part comme une consolation. Je me sens un peu plus léger avec ces mots dans ma besace. Merci et bon voyage.

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