Samantha et Antoine

08 octobre 2019

6 commentaires

La pureté du silence

Nous démarrons cette journée par un petit déjeuner avec une vue imprenable sur les gorges flamboyantes du Grand Canyon. Vivre dans le van a complètement bouleversé notre rythme sommeil-éveil. Nous nous réveillons dès que pointent les premiers rayons du soleil et tombons de fatigue à peine la nuit tombée. Le rythme circadien m’a toujours fasciné : nous avons une véritable horloge interne, qui suit son cours même en l’absence de tout stimuli extérieur, mais aussi d’autres mécanismes liés à notre environnement – notamment les variations lumineuses. Nos corps se sont naturellement calés à la nature, en grande partie du fait d’être en dehors de la ville et de tenir les écrans à distance. Notre prochaine étape va nous conduire dans une zone bien plus reculée que le Grand Canyon : Monument Valley. Il y a huit mois, Antoine a réservé une nuit dans un hogan, habitation traditionnelle des Navajos. Vous avez sûrement tous déjà croisés des images de ces impressionnantes montagnes rouges, très présentes dans le folkore américain. Antoine met le contact, et nous voici de nouveau en route.

En quête d'un hogan

Notre hôtesse nous envoie l’adresse et des indications. Nous suivons donc à la fois notre GPS (surnommé le « GPS pourri », que vous connaissez bien à présent – oui, c’est le même modèle que le Canada dans le van !) mais aussi un itinéraire Google Map que nous avons téléchargé. Après quelques heures, nous nous engageons sur une route sablonneuse, surmontée d’impressionnantes falaises pourpres. Quelques toits de maisons tranchent sur cette étendue désertique. Nous sommes à l’adresse indiquée, qui nous a conduit en plein milieu d’un sentier. Aucun signe d’un hogan. Déjà, le soleil touche les lignes rocheuses qui nous encerclent, et nous sommes très inquiets à l’idée d’une arrivée de nuit dans un endroit aussi difficile à trouver. Nous relisons le message de notre hôtesse, et ne trouvons aucun lien entre l’adresse donnée et les indications très obscures pour trouver notre logement – il est question de « Three sisters à repérer », mais qu’est-ce donc ? Une rue ? Un hameau ? Tandis que nous nous creusons les méninges, des chevaux sauvages font leur apparition un peu plus haut. Les contempler occulte quelques instants notre problème du moment. En reprenant la route, nous voyons que notre van éprouve de grandes difficultés à rouler dans ces zones parfois sablonneuses. Nous avons désormais une certitude : il faut sortir regagner la route principale. Une idée me vient soudain. À la toute fin de son message, l’hôtesse précise des coordonnées GPS. Et nous n’avons aucun réseau, mais NOUS AVONS UN GPS. Pourri, certes, mais peut-être est-ce enfin l’occasion pour lui de faire ses preuves. C’était sans compter sur la logique infernale de cette machine de l’enfer : il ne reconnaît les lieux que l’on entre qu’avec des abréviations parfois invraisemblables (ex : « Lac Saint-Jean » lui est inconnu mais il reconnaît… « St Jean »). Bref, Antoine tente toutes les combinaisons possibles pour entrer les coordonnées dans la barre de recherche : longitude, latitude, en inversant, avec des espaces, avec des tirets, en vain. Le langage chaotique n’est pas percé. Je finis par résoudre miraculeusement l’énigme (GPS pourri voulait ajouter des espaces insolites, OK) et nous voici repartis pour 35min de route.

Three sisters

Notre van entre officiellement dans la réserve des Najaros, où les routes sont de plus en plus difficiles. C’est alors que surgissent les impressionnants mesas, éclaboussés par la lueur dorée du soleil couchant. Sur notre droite, j’aperçois trois aiguilles rocheuses effilées, et je m’exclame spontanément : « Antoine, les trois sœurs ! Ce sont elles ! On y est presque ! ». Le cri sort du cœur. C’est une évidence sans que je puisse expliquer pourquoi. Monument Valley porte bien son nom : nous avons la sensation d’entrer dans un sanctuaire et de rouler entre des édifices sacrés. Des stèles géantes construites par le temps et le vent, ces incroyables architectes. Les rochers rougeoyants semblent à la fois minéraux et vivants, on y voit immédiatement des visages, des animaux et des silhouettes. Dans la vallée lisse et rouge apparaissent soudain deux grands dômes de terre. Les hogans. Nous empruntons un chemin rocailleux, et arrivons cette fois-ci à destination.

Le silence est d'or

À peine foulons-nous du pied ce vaste espace que nous sommes saisis. Autour de nous, tout est silence. Le silence véritable, profond, un silence que nous n’avions jamais entendu, pas même dans les zones les plus reculées en France. Un corbeau vole au-dessus de nos têtes, et nous entendons résonner le froissement de ses ailes dans cette immense étendue désertique. Antoine et moi errons entre les deux hogans et une autre habitation, bien plus petite. Il y a quelques chaises, un feu de camp, des toilettes sèches, et rien d’autre. Nous restons debout, les bras ballants, à contempler les gigantesques rochers qui forment comme une barrière protectrice entre nous et le reste du monde. Notre hôtesse apparaîtra au bout d’une demi-heure. Elle s’appelle Verna, et nous explique qu’en effet, l’adresse donnée par le site de réservation en ligne n’était pas la bonne, qu’ici il n’y a pas d’adresse. Heureusement qu’elle nous a envoyé les coordonnées GPS, sinon, cela aurait été très compliqué ! Verna est Navajo, un peuple natif d’Amérique du Nord de la famille linguistique athapascane. Ce nom leur a été attribué lors de la colonisation, et désormais, ces derniers demandent la réhabilitation de leur véritable nom, à voir Dineh. Nous discutons un long moment avec elle, très curieux d’en apprendre plus sur son histoire et celle de Monument Valley.

La maison des femmes

Les hogans sont construits d’une armature en bois, que l’on recouvre de terre – terre qui est prise directement dans la vallée. Leur forme circulaire a une signification symbolique : elle évoque la femme enceinte, la conception dans leur mythologie, et de façon plus générale la matrice. Le trou au sommet permet l’évacuation de la fumée du poêle. Verna nous précise bien que cette maison est la maison des femmes. Les hommes n’y sont pas conviés – exception faite, donc, dans le cadre de location touristique. C’est là que l’on entre dans la sociologie : les Navajos / Dineh ont un système de filiation matrilinéaire. Autrement dit, la transmission se fait par le lignage féminin – les titres, les noms, les propriétés. Dans le hogan, ce sont donc des décisions importantes qui sont prises pour le clan. L’unité sociale n’est pas la famille nucléaire, mais une notion de famille plus élargie, celle de l’appartenance au clan. Même s’il n’y a pas de lien de sang entre les membres du groupe, toute union est proscrite et taboue, au même titre que l’inceste.

 

Dans la culture Navajo, la nature est un élément fondamental. Notre planète est considérée comme une mère spirituelle – une femme. D’ailleurs, leur genèse est fondée sur les êtres humains comme descendant d’une femme. Dès la naissance d’un enfant, on enterre le cordon ombilical et le placenta dans la terre, ce qui scelle un lien profond entre cette localisation géographique et l’histoire de la personne. Verna nous raconte alors le récit tumultueux des Navajos / Dineh avec leurs propres terres. Leur histoire prend ses racines en 1200 avant JC : ils vivent à l’époque en Alaska et sont divisés en plusieurs groupes. Les changements climatiques les poussent par la suite à descendre dans le sud, dans le sud-ouest des Etats-Unis et le nord du Mexique. Passant de nomades à sédentarisés du fait de la confrontation avec les colons, les conflits avec le gouvernement des Etats-Unis furent extrêmement violents au XIXe siècle. Les hostilités ont conduit 8000 Navajos / Dineh à être emprisonnés, puis déportés dans une réserve au Nouveau-Mexique, où la famine et les épidémies firent des ravages. En 1868, un traité a été signé pour permettre aux survivants de regagner leur terre d’origine, la réserve actuelle. Cette dernière n’a pas par la suite échappé aux exploitations minières et pétrolières ! Avec Verna, nous discutons sans discontinuer de l’actualité politique, de son incidence sur la réserve, et déjà, la nuit est tombée.

Sous les étoiles

Verna rejoint sa propre maison, tandis que nous allumons un feu pour préparer à manger. Un dîner dehors, serrés l’un contre l’autre, avec pour seule compagnie la voûte céleste étincelante. Le hogan est un refuge accueillant et apaisant alors que la température commence à chuter. Le lendemain matin, nous nous réveillons à l’aube, ressourcés par une nuit dans un véritable lit. Un gros chien blanc marche jusqu’à nous dans la poussière rouge, pour nous faire un gros câlin. Puis, les oreilles dressées, il retourne à ses moutons, qui avancent un peu plus loin dans la vallée. Nous improvisons une douche solaire à l’aide d’un grand sac suspendu à un poteau, que le soleil ne tarde pas à chauffer. Des chevaux en liberté, curieux, s’approchent de nous en broutant les herbes sèches alentour. Toujours ce silence absolu, sacré, qui donne l’impression de s’être retirés au bout du monde. Pas une âme qui vive, pas un touriste, nous sommes deux silhouettes perdues dans ce vaste espace qui passe du vermeil au corail, puis au grenat, en fonction de la position du soleil dans le ciel.

 

Le silence n’a jamais été aussi pur.

6 commentaires

  • Fesson Jean Pierre dit :

    C’est magnifique ,vous nous faites rêver ,nous profitons avec vous de ces merveilles et nous
    imaginons ces grands espaces et le silence.
    Finalement GPS pas si pourri!!
    La lecture de votre aventure me donne la chair de poule !!!!
    Profitez et continuez de nous envouter.
    Gros bisous

    Jacqueline et Jean-Pierre

    • Samantha et Antoine dit :

      Bonjour Jacqueline et Jean-Pierre,
      Comme vos messages nous font plaisir ! Oui, finalement, ce GPS a des ressources insoupçonnées… nous sommes très heureux de tenir ce journal de bord et de pouvoir ainsi partager le quotidien avec vous,

      Antoine et Samantha

  • Déa dit :

    sublime, comme tout les textes du blog qui me font voyager avec vous et rêver… entre ton écriture et les photos d’Antoine, l’émerveillement suit son cours !

  • Emily dit :

    Encore une belle aventure. Ce silence fait envie, ainsi que cette liberté et pureté que je sens dans ce lieu. Quelle chance de rencontrer une telle diversité de culture et de partager. C’est vraiment beau, cela efface les galères du GPS, qui à travers tes mots devient un personnage à part entière. Le personnage du boulet que l’on retrouve dans toutes les bonnes histoires.

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