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Samantha et Antoine

07 novembre 2019

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La maison traditionnelle

C’est une maison traditionnelle japonaise bâtie à flanc de montagne, qui surplombe le quartier Est de Takamatsu. Il faut compter une vingtaine de minutes à pied depuis la gare : longer les habitations silencieuses, passer devant des tombes anciennes à cheval sur la rue et enfin gravir une pente abrupte au milieu de la forêt. On y entre par une fine porte coulissante en bois. Derrière, un chemin figuré par des pierres plates, une statuette en forme de poisson et des pins taillés en nuage. De l’encens brûle dans un bol. Les volutes de fumée montent au-dessus de l’imposant toit pentu recouvert de tuiles de zinc.

— Yokoso Irasshaimashita !

Une vieille femme nous attend sur le palier, souriante. Madame Kazuki porte une robe blanche, par-dessus laquelle est passé un tablier. Ses cheveux coupés courts sont recourbés en une impeccable permanente. Elle tient entre ses deux mains un petit appareil ovoïde dans lequel elle articule des mots en japonais. Un traducteur !

Welcome ! nous lance la voix synthétique.

Nous passerons trois nuits chez elle, durant notre séjour dans l’une des plus grandes villes de Shikoku. À présent que nous avons quitté les mégapoles japonaises, nous avons envie de découvrir le pays à travers ses habitants.

Intérieur et extérieur

Nous nous déchaussons, bien évidemment, et plaçons nos chaussures en direction de la porte – signe que nous n’allons pas nous imposer. Madame Kazuki nous guide dans sa grande maison ancienne, au parquet de bois impeccablement ciré. La salle de bain et les toilettes sont partagées avec elle. Nous dormirons dans une chambre traditionnelle. On fait glisser la porte le long d’un rail, derrière lequel se trouve un tatami. C’est si agréable de poser nos pieds nus sur le sol à la fois ferme et souple. Le Japonais est une langue surprenante de détails : chaque cloison a un nom spécifique. Le fusuma est cette paroi coulissante opaque, qui marque une délimitation entre notre chambre et un petit salon muni d’une table basse et de coussins vert olive. Les shôjis sont ces trames en bois couvertes de papier, qui entourent le reste de l’espace. Ces séparations peuvent être bougées pour redessiner les pièces. Au sol, deux futons. Rien d’autre. L’élégance dans le dépouillement et la simplicité. Nous cachons vite nos gros sacs à dos dans un placard, de peur que nos bagages ne rompent l’harmonie des lieux. Nous voici bel et bien installés à Shikoku, la plus petite des îles principales du Japon, principalement connue pour son pèlerinage des quatre-vingt huit temples. L’un d’entre eux se trouve d’ailleurs dans la montagne qui nous surplombe.

 

Vivre chez Madame Kazuki donne l’impression d’arriver chez une grand-mère bienveillante. La moquette beige est usée par les années, mais frottée chaque jour avec énergie. Aucune trace de poussière sur les étagères. Les piles de serviettes sont parfaitement pliées et sentent bon la lessive parfumée. Dans le salon, sur le tapis, dort un minuscule Chihuahua.

Le chien a une centaine d’années, nous annonce la voix hachée du petit appareil.

Madame Kazuki glousse tout en couvant l’animal miniature d’un regard chargé de tendresse.

— Il ne fait que dormir. Trop vieux.

Puis elle disparaît dans l’un des corridors de la grande maison en bois. On entend régulièrement ses pantoufles claquer sur le parquet. Ici, comme dans de nombreuses demeures japonaises, il y a différents types de chaussons selon les pièces – une paire pour le salon, une autre pour la chambre, une autre encore pour la salle de bain. Antoine et moi redoublons d’efforts pour bien faire selon les codes. Il faut nous voir, les mains derrière le dos, si précautionneux et attentifs. Un mauvais geste, et l’un des somptueux vases anciens pourrait se retrouver par terre ! Madame Kazuki réapparait avec un plateau garni de délicates tasses de thé. Nous la remercions plusieurs fois et savourons ces boissons chaudes après notre matinée passée dans le train pour atteindre Shikoku.

Takamatsu

Takamatsu n’est pas réputée pour être une ville très dynamique. Il suffit de lire les différents sites dédiés au Japon pour découvrir les mêmes jugements : peu d’activités ou de développement touristique, une population vieillissante et un château décevant. Nous avons choisi la banlieue éloignée pour plus de tranquillité : il faut compter une longue marche pour trouver le moindre commerce. Si la région est connue pour un événement, c’est la Triennale de Setouchi, un festival d’art contemporain ayant lieu sur les îles proches. Antoine et moi sommes très enthousiastes à l’idée de découvrir ce concept pour le moins original. Mais ce sera pour demain : aujourd’hui, nous allons de nouveau flâner. Quand nous annonçons à Madame Kazuki que nous allons en ville, elle s’empare d’un geste vif de son sac à main.

— Moi déposer à la gare, nous informe la voix de l’appareil.

Nous montons à l’arrière de sa voiture tandis qu’elle met le contact. Le minuscule véhicule dévale le chemin tarabiscoté dans les bois, jusqu’aux habitations. Notre hôtesse donne de temps à autres de grands coups de volants quand elle manque de heurter quelqu’un. Son lecteur CD passe des génériques de drama coréens qu’elle fredonne – Hana Yori Dango, pour ceux qui connaissent ! Nous voici arrivés à bon port. Un petit coucou, encore mille remerciements, et nous partons explorer Takamatsu. Le couple d’Américains que nous avons rencontré à Osaka nous a conseillé un excellent restaurant de Udon, la spécialité locale, mais hélas, il est fermé. Nous allons donc découvrir le jardin de Ritsurin, connu pour sa beauté. Une promenade très agréable, au milieu des ponts enjambant des points d’eau, des carpes koï multicolores et des buissons élagués au centimètre près. Ces errances sans but nous apaisent profondément. Notre parenthèse a pris de l’ampleur. Nous sommes incapables de dire quel jour nous sommes. Le seul fil que nous suivons est celui de notre itinéraire. Nous trouvons un petit restaurant de sushis au hasard d’un marché couvert, et décidons d’y dîner. Tous les clients ont les yeux rivés sur un écran de télé sur lequel passe un documentaire animalier. L’antilope va-t-elle survivre à l’assaut du guépard ? On nous observe avec une certaine curiosité, jusqu’à nous demander d’où nous venons.

— France, dit Antoine.

— OH ! FRANCE ! ALAIN DELON !

Ce n’est pas forcément la première chose à laquelle nous aurions pensé pour décrire notre pays, mais nous rions avec eux.

Repos

Le ventre rempli, nous voici de retour dans la maison de Madame Kazuki. Celle-ci a de la visite ce soir : l’une de ses filles et son mari. Tous regardent le match de Rugby, avec le chien centenaire immobile à leurs pieds chaussés des pantoufles adéquates. Des rires résonnent à intervalles réguliers. Nous apprenons que notre hôtesse a quatre filles. L’une d’entre elles, qui parle bien anglais, se charge d’assurer les réservations des voyageurs qui comme nous cherchent un endroit où passer la nuit. Madame Kazuki a ouvert les portes de sa maison depuis quelques mois seulement. On sent qu’elle prend cette activité très au sérieux, telle la gérante d’un bel hôtel. D’où sa volonté d’essayer de parler une autre langue que le Japonais, à l’aide de son traducteur qui l’accompagne partout comme une extension d’elle-même – une idée de sa fille. La nuit tombée, l’encens brûle de nouveau devant la porte. Antoine et moi nous installons sur nos futons. Dormir par terre est bien plus confortable qu’on pourrait le croire. Le lendemain matin, nous sommes réveillés par les rayons du soleil filtrent à travers le papier des shôjis, emplissant la pièce d’une lumière très douce. Nous nous sentons incroyablement reposés, comme après un sommeil de mille ans.

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