Samantha et Antoine

27 septembre 2019

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La frénésie de New York

Au revoir, petite maison dans la forêt ! Direction New York, pour une atmosphère aux antipodes de cette retraite en pleine nature. Règne dans la voiture une certaine excitation : Antoine met pour la première fois les pieds sur la côte Est des Etats-Unis. Il suit avec frénésie toute l’actualité géopolitique depuis qu’il est adolescent. À n’en pas douter, les Etats-Unis marquent profondément notre propre culture et nos imaginaires, en particulier notre génération. New York, nous la connaissons déjà à travers des séries emblématiques : Friends, How I met your mother, Sex and the city… Pour notre séjour de 4 jours, nous sommes allés à l’essentiel : un airbnb dans Brooklyn, en sous-sol. Sombre, petit, mais propre ! Tout ce que nous voulions, c’était un lit où pouvoir s’endormir, exténués après avoir profité de tous les possibles que la ville a à offrir.

Gigantisme

Je suis allée à New York en 2014, mais pour le travail – le lancement d’une nouvelle traduite en anglais. Je me souviens très distinctement du trajet depuis l’aéroport, quand de nuit, j’ai vu apparaître ces vertigineux immeubles, des milliers de carrés dorés sur la toile de fond de la nuit. J’avais été saisie d’un véritable vertige. Cette fois-ci, nous arrivons depuis la route, et nous ne percevons l’ampleur de NYC qu’une fois dans les rues. Antoine me dit : « mais qu’est-ce que c’est… GIGANTESQUE ! ». Oui, on a beau s’y préparer, se retrouver au cœur de ces gratte-ciels fait son effet. Un mot bien trouvé, que celui de gratte-ciel : nous avons vraiment la sensation que ces tours réfléchissantes cherchent à toucher l’intouchable. New York, ville de la démesure, en dit long sur une civilisation. Nous passons une journée à déambuler dans ces avenues longilignes, engloutissant les kilomètres, nos visages toujours tournés vers le haut. Détail important : tout est hors de prix. Lorsque nous étions au Canada, le taux de change était favorable, les Etats-Unis, c’est une autre histoire ! Nous cherchons tous les bons plans pour profiter au maximum de la ville. Première destination : la célèbre Statue de la Liberté. Nous n’avons jamais été adeptes des monuments « incontournables » d’une ville, préférant souvent chercher des expériences hors des sentiers battus. Le tourisme n’est pas toujours une affaire de « voir ce qu’il faut voir absolument », mais bien un chemin plus personnel. Néanmoins, si vous allez à New York, cela vaut vraiment le coup : pour 18 dollars par personne, un ferry vous permet de faire le tour des îles, de Liberty Island en passant par le musée de l’Immigration. Vue à couper le souffle. Quand j’étais petite, j’imaginais que cette statue était colossale, je visualisais des touristes minuscules grimper dans sa couronne. En réalité, les dimensions sont moins impressionnantes. Le symbole est néanmoins très touchant : autour de cette statue, il y a tout l’historique des Etats-Unis et la construction dans leur récit collectif autour de la liberté et d’un creuset mêlant toutes les populations du monde. Une terre d’accueil. Les vers de la poétesse Emma Lazarus sont omniprésents.

Liberté

Le Nouveau Colosse

Pas comme ce géant d’airain de la renommée grecque
Dont le talon conquérant enjambait les mers
Ici, aux portes du soleil couchant, battues par les flots se tiendra
Une femme puissante avec une torche, dont la flamme
Est l’éclair emprisonné, et son nom est
Mère des Exilés. Son flambeau
Rougeoie la bienvenue au monde entier ; son doux regard couvre
Le port relié par des ponts suspendus qui encadre les cités jumelles.
« Garde, Vieux Monde, tes fastes d’un autre âge ! » proclame-t-elle
De ses lèvres closes. « Donne-moi tes pauvres, tes exténués,
Tes masses innombrables aspirant à vivre libres,
Le rebus de tes rivages surpeuplés,
Envoie-les moi, les déshérités, que la tempête me les rapporte
Je dresse ma lumière au-dessus de la porte d’or !

 

Le ferry nous conduit ensuite sur Ellis Island, pour une visite du musée de l’Immigration. Au XXe siècle, cette île était l’entrée principale des immigrants arrivant au Etats-Unis. Sur le bateau, une voix féminine dans le haut parleur nous invite à réfléchir sur le rapport qu’a toujours entretenu le pays avec les flux de populations, et les changements qui se sont dessinés ces dernières années… Très appréciable.

 

Le bâtiment du musée est somptueux, et son exploration aussi touchante, enrichissante que passionnante. Un parcours permet de retracer de façon à la fois complète et synthétique l’histoire des Etats-Unis, de sa découverte, en passant par les drames ayant marqué l’existence des natifs, jusqu’à toutes les raisons qui ont poussé des populations des pays du monde entier à venir s’installer dans ce qui était perçu comme un nouvel Eldorado, la perspective d’une vie meilleure – pour accroître les possibles ou tout simplement trouver refuge suite aux persécutions. Les récits sur l’esclavage font froid dans le dos. Une histoire complexe, chargée d’ambiguïté, entretenue par une utopie d’une nation permettant une cohabitation entre toutes les différences, mais qui s’est soldée par des violences et des rapports de domination terribles.

De l'autre côté

Ambivalence. C’est sans doute le sentiment qui décrit le mieux ces 4 jours. Il règne dans cette ville une énergie fabuleuse, contagieuse. Nous avons envie de marcher, encore et encore, de découvrir, d’explorer. Nous oscillons sans cesse entre l’admiration de cette démesure enivrante, et une forme de répulsion. Dans le métro, les pubs sont autour de la sécurité sociale : payez seulement tant pour vous offrir peut-être la possibilité de vous soigner. Je pense à ma mère. Dans un autre pays que la France, aurait-elle pu accéder aux soins auxquelles elle a pu avoir accès ? Je n’imagine pas les drames intimes qui jalonnent la vie de celles et ceux qui n’ont simplement pas les moyens, aux Etats-Unis, d’accéder à des droits aussi fondamentaux que celui de se soigner.

 

Nous marchons ensuite dans Manhattan pour aller rendre visite à la Authors Guild, l’organisation représentative des auteurs du livre aux Etats-Unis. Une entrevue passionnante avec l’équipe. En arrivant à l’accueil, un homme vient vers moi. « Samantha? ». Antoine sourit. « On sait qui tu es, en permanence. » Ces discussions sur la situation des auteurs et autrices américains étaient encore plus intéressantes que j’aurais pu l’imaginer. Je prends des notes pour transmettre les grands axes des combats menés Outre-Atlantique, synthétise nos points communs et nos différences. Une chose est certaine : peu importe les pays, les législations, le constat est toujours le même. Une dégradation rapide des revenus des auteurs (42% de baisse des revenus en dix ans pour les auteurs aux Etats-Unis) et une ambiguïté insoluble de statut social, qui empêche d’accéder à un véritable dialogue collectif posant des règles de déontologie. Cet entretien est lumineux à bien des égards, parce que la Authors Guild a un degré d’organisation, de professionnalisme et d’équipement qui est sans conteste un modèle. En revanche, ces derniers doivent composer avec un désintérêt profond des pouvoirs publics, en particulier ces derniers temps, pour les livres et les créateurs et créatrices. Voilà qui donne par la suite envie de faire un crochet à la New York Public Libray, pour flâner entre les livres anciens.

Up and down

Après cette chaleureuse rencontre qui viendra enrichir bien des réflexions, nous poursuivons notre exploration de la ville. Direction le Rockefeller Center, un nouvel immeuble défiant la gravité. Objectif : profiter de la vue magistrale sur la ville depuis le dernier étage. L’occasion de lire l’histoire de John Davison Rockefeller, premier milliardaire de l’époque contemporaine, qui a fait fortune dans… le pétrole. Cela fait écho au Casse-Tête Chinois, de Klapisch : « En étant rivé au sol, tu comprends que New-York, c’est une ville qui délire sur le ciel. Ce que New-York vend au monde entier comme image, c’est la skyline, les skyscrapers, les penthouses, les rooftops, le seul truc qui intéresse les gens ici, c’est d’être proche du ciel. En réalité, c’est une ville qui est coupée en deux. Quand t’arrives comme moi à New-York, tu peux pas faire partie direct du monde des Up, tu fais partie du Down. Tu habites Downtown. T’as pas le droit au ciel, on te fait bien comprendre qu’il faut partir d’en bas. »

 

Nous passons donc des hauteurs au sol, pour aller voir un stand-up à L’Upright Brigade Citizens Theater près de Times Square. Ce sont souvent des spectacles d’improvisation, dans des salles confidentielles. Antoine et moi appréhendions de ne pas comprendre toutes les subtilités de l’humour du fait de la différence de langue, mais nous avons tenté. Aucun regret ! Cela faisait longtemps que nous n’avions pas eu mal aux côtes d’avoir tant ri. Malgré une programmation assez inégale, la présentatrice Natasha Vaynblat orchestrait les différents sketchs avec une aisance impressionnante. Cette capacité à rebondir et tisser un show en fonction de l’interaction avec le public est un métier incroyable. Les premières questions étaient « Est-ce que certaines personnes dans la salle ne sont pas de New York ? », puis « Qui vient d’autre part que des Etats-Unis ? ». Je me ratatinais dans mon fauteuil, tandis qu’Antoine levait fièrement la main pour annoncer que nous étions français. Vous l’aurez deviné, la plupart des sketchs ont donc tourné autour de LA FRANCE et des FRANÇAIS. L’un des comédiens, Matthew Broussard, nous a fait pleurer de rire de longues minutes. Le show s’est achevé sur un vote de la salle pour rebaptiser le programme. Un excellent moment.

New York est décidément une ville unique en son genre, cosmopolite, vibrante, énergique. La sérénité de la forêt est remplacée par une envie constante de tout faire, tout voir, tant les possibles paraissent infinis. Time Square et ses écrans géants nous éblouissent. Sensation d’écrasement face à cette démesure : les publicités qui tournent en boucle, cette lumière blanche même dans le crépuscule, toutes ces personnes qui braquent leurs téléphones portable vers les immeubles. Un épisode de Black Mirror. C’est à la fois vertigineux et angoissant. L’occasion d’avaler quelques délicieux tacos. Ici, le fast food est roi : manger sur le pouce sans s’asseoir n’est pas un problème. C’est là que nous ressentons le contraste avec notre propre culture. Ce qui nous frappe également est qu’ici tout est redoutablement efficace. Tout en mangeant nos délicieux tacos, nous observons ce travail à la chaîne, le manager debout, bras croisés, supervisant en permanence le travail des employés pour vérifier que la cadence frénétique est tenue. On ne peut s’empêcher de se demander : à quel prix pour les personnes qui affichent ce même sourire ? Le travail est une valeur souveraine.

The American Dream. Cette société est décidément chargée de paradoxes : l’utopie d’un nation universelle, comprenant la cohabitation de toutes les cultures, et pourtant ces fractures sociales si visibles. Il suffit de prendre le métro de Manhattan au quartier de Brooklyn dans lequel nous logeons pour constater que ce sont deux univers parallèles.

 

Marcher

Nous marchons de longues heures dans Central Park, observant les écureuils grimper aux arbres et les nombreuses tortues nager dans le bien nommé Turtle Lac. Familles, couples, amis et enfants se retrouvent sur la pelouse verdoyante, pour un pique-nique ou des discussions. Cet espace vert cerné de gratte-ciels a quelque chose de surréaliste. En quête d’un peu de verdure, nous cherchons également la High Line, inspirée des coulées vertes parisiennes. Une ligne de train réhabilitée en promenade piétonne, comprenant des espèces végétales, des œuvres d’art et de splendides points de vue sur la ville. L’occasion de découvrir l’architecture surprenant de nombreux immeubles. Sur l’un des rooftop, une statue à l’effigie de Trump nous surplombe… affublée d’un haut à rayures et de menottes.

 

Antoine se réjouissait d’aller voir le MOMA, que j’avais eu l’occasion de visiter en 2014, hélas, le musée est fermé ! Changement de plan : direction le Musée d’Histoire Naturelle. Au programme, squelettes de dinosaures, reconstitutions de l’histoire de toutes les civilisations, animaux naturalisés… Ce bâtiment est immense, il ne faut pas trop d’une demi-journée pour avoir déjà un bon aperçu de tout ce qui est exposé. Les explications sont synthétiques et développées. L’occasion d’en apprendre beaucoup sur les organisations sociales du monde entier. J’avais choisi « ethnologie » en option en Licence de Lettres Modernes : parfois, qu’est-ce que les études me manquent ! Cette période où, dans un amphithéâtre, les journées se scandent au rythme de nouvelles découvertes. La sociologie est l’une des clefs de compréhension indispensable à notre monde. Nous passons donc beaucoup de temps à lire, flâner, s’asseoir un instant sur un banc pour contempler des objets d’un autre temps. La joie d’apprendre spontanément, en suivant le fil de ce qui nous intéresse chacun au fil des vitrines.

Enfance

Antoine consulte sa montre : nous avons parcouru 70km depuis notre arrivée à New York ! Pour terminer le séjour en beauté, nous avions réservé nos places pour la comédie musicale du Roi Lion à Broadway, sans trop savoir à quoi nous attendre. Les critiques sont élogieuses, mais est-ce que cela sera à la hauteur ? Nous nous précipitons dans nos sièges, impatients de redécouvrir cette histoire de notre enfance. Aucun doute, nous sommes la génération Disney. Les Etats-Unis sont venus irriguer nos récits collectifs et intimes dès la plus tendre enfance. Je me souviens très bien de la première fois que j’ai vu le Roi Lion : c’était au dernier étage de la maison de famille du côté Bailly, sous les charpentes. La cassette nous avait été offerte à Noël. Nous étions entre cousins et cousines, serrés les uns contre les autres devant la petite télévision, les yeux rivés sur le soleil levant qui montait dans le ciel en même temps que rugissaient les premières notes du Cycle de la vie. Antoine, lui, avait six ans, il l’a vu au cinéma, au Grand Rex, et se remémore un après-midi ensoleillé au milieu des décors de savanes qui avaient été montés pour l’occasion de la sortie. D’un coup, la salle est plongée dans le noir. Les spectateurs se hâtent de ranger leurs téléphones portables. Un chant puissant monte depuis la scène. Surgissent les comédiens, sublimes dans leurs costumes de léopards, d’oiseaux, d’éléphants, de girafes… un tel degré de poésie est à couper le souffle. Avoir su allier de telles performances d’acteurs avec la création d’un imaginaire si puissant confine au génie. La collision entre la nostalgie de l’enfance – tout le monde connaît les chansons par cœur – et une mise en scène aussi originale et aboutie nous terrasse d’émotions. Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai essuyé des larmes. Ce spectacle n’est que beauté, cette beauté qui vous touche au plus profond de vous. Même en connaissant déjà la plupart des dialogues, la trame de l’histoire, l’attention est constante, parce que chaque parti pris d’interprétation est surprenant et bluffant. Ce que les êtres humains ont en commun, dans toutes les sociétés, c’est leur besoin d’histoires. Ces dernières nous façonnent bien plus que nous ne le soupçonnons. Je me souviens très bien, enfant, à quel point je trouvais à la fois rassurant et réaliste la vision qu’offre Le Roi Lion de la vie comme de la mort : un cycle. Relation parent-enfant, pouvoir, jalousie, fuite, arrogance, philosophie, rôle à jouer, absence, présence, tout y est.

 

C’est sur cette dernière note que s’achèvent nos quatre jours à New York.

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