Samantha et Antoine

10 novembre 2019

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Jouer avec le miroir

De nouveau, nous bouclons nos bagages. Tandis que je plie les vêtements, Madame Kazuki fait des allers-retours entre la cuisine et notre chambre. D’abord, un plateau de thé apparaît sur la table basse. Ensuite, des parts de gâteau au fruits. Et pour finir, des bols remplis d’une infusion colorée. Je souris, engloutis ce petit déjeuner improvisé bien trop copieux, en attendant le retour d’Antoine parti chercher la voiture. Malgré nos recherches et tentatives de réservation, il est quasiment impossible de circuler dans Shikoku avec les transports en commun. Les endroits que nous voulons explorer sont bien trop reculés. Après de longues hésitations, nous avons décidé au dernier moment d’opter pour une location, pour nous éviter des complications inutiles. Idée salutaire.

Bye ! Have a nice trip in Japan ! nous lance la voix synthétique de l’appareil.

Nous remercions mille fois notre charmante hôtesse, qui tient à nous raccompagner jusqu’au portail en bois. Tandis que nous nous éloignons, nous voyons sa petite silhouette agiter longtemps la main dans le rétroviseur.

Une maison avec vue

Notre prochaine étape est Mitoyo, ville à l’ouest de la préfecture de Kagaya. Nous allons de nouveau loger chez l’habitant, dans une maison isolée en bordure de la mer de Seto. Cette région du Japon est peu développée touristiquement, ce que l’on remarque vite à l’absence de notation Tripadviasor des restaurants. Nous jetons notre dévolu sur une petite échoppe coincée entre un supermarché et une zone résidentielle. Les clients nous regardent avec une certaine curiosité, et il ne faut pas compter sur la moindre traduction en anglais. Nous choisissons donc au hasard. Bonne pioche : les Udons sont à tomber, pour un tarif dérisoire. Tant bien que mal, nous aspirons les pâtes épaisses à l’aide des baguettes. Antoine pense que nous nous en sortons bien : c’était jusqu’à ce que la serveuse nous ramène d’abord une cuillère, puis, quelques minutes plus tard, une fourchette. Message reçu. Nous avons encore beaucoup à apprendre ! Nous reprenons la route jusqu’à longer la côte et ses magnifiques plages. Sur la droite, une route étroite donne accès à un hameau. Au milieu des vergers de citronniers et d’orangers, nous découvrons une petite maison en béton au toit plat. Un chien blanc, aux oreilles dressées, aboie dans le jardin. Yumi, une jeune femme arborant un bandana, nous accueille en souriant. Nous faisons les présentations de base en japonais, puis elle poursuit dans un anglais fluide :

— Welcome ! I will show you your room !

Changer de vie

Une partie de leur guest house est encore en rénovation – outils et cartons se battent en duel. Nous serons dans l’aile gauche, de nouveau dans une chambre traditionnelle. Ici, pas de douche : on se lave au Onsen à dix minutes. Après le tour du propriétaire de rigueur, nous prenons un thé pour discuter. Yumi nous explique qu’il y a trois ans encore, elle, son époux et leurs trois enfants vivaient en plein centre de Tokyo. Elle « travaillait dans un bureau » et la famille habitait dans un minuscule appartement. Le rythme était très intense : lever 7h, déposer les enfants à la crèche ou l’école, travailler jusqu’à 18h, récupérer les enfants, les faire dîner, les aider pour les devoirs et le bain, puis travailler encore jusqu’à minuit, et ainsi de suite. Du jour au lendemain, le couple a décidé de tout quitter pour vivre ici, loin de tout. Sairo étant webmaster, il peut travailler à domicile pour les mêmes entreprises qu’auparavant. Elle en revanche a décidé de monter sa propre affaire, en lançant sa guest house. C’est fatiguant, et elle fait tout elle-même – des travaux, en passant par les réservations, le ménage et la cuisine – mais cette vie lui semble bien plus douce. Elle nous confie que l’un de ses enfants passait des heures et des heures à jouer dans les arcades de jeux vidéo. Désormais, il n’y a ici que des jeux de société et des livres, et pour ce qui est d’Internet, il y a un quota de temps à ne pas dépasser. Décision drastique. Antoine et moi sourions, c’est probablement les mêmes arcades que nous avons expérimenté à Osaka, où nous regardions avec une certaine inquiétude des enfants de dix ans fixer les écrans sans ciller jusqu’à 22h – mais où étaient donc leurs parents ? En train de travailler, peut-être. Alors que nous parlons, un petit garçon fait coulisser la porte et clame joyeusement en anglais :

— Hello! Nice to meet you! What’s your name? Do you want a candy?

Il nous tend des bonbons. Yumi et lui discutent avec agitation.

Not my son, précise-t-elle.

En tout cas, l’enfant a l’air de bien se plaire ici. Après quelques minutes, le fils de Yumi arrive à son tour, plus fermé que son copain de classe. Il file se débarbouiller sous ordre de sa mère. Cette dernière nous explique combien elle est heureuse de savoir que tous profitent de la nature. L’école est à trois minutes à pied, les voisins sont des amis, bref, la vie ici semble douce et tranquille.

Jouer

Avant toute chose, nous voulons profiter des dernières heures ensoleillées pour faire un tour sur la plage de Chichibugahama beach, à dix minutes seulement. Cet endroit est réputé pour ses sublimes couchers de soleil et ses larges flaques d’eau créant des miroirs dans le sable. Antoine a dégainé son appareil photo, il est prêt pour s’amuser avec les reflets. Lumière et eau, de quoi démarrer la chasse aux images ! Au-dessus de nos têtes, une nuée de grues japonaises s’envole. Nous jouons avec nos ombres et l’objectif, redoublant d’imagination pour donner vie à nos silhouettes. Un fou-rire nous secoue en découvrant les résultats des diverses tentatives de poses. Nous sommes loin d’être les seuls : de nombreux Japonais traquent la flaque idéale pour prendre leur photo. Echanges de regards complices dans les dernières lueurs chatoyantes de l’aube. Nous rentrons pile pour le dîner avec toute la famille de Yumi, qui a concocté un délicieux repas traditionnel pour notre venue. Ses trois enfants mangent en silence : sans doute sont-ils blasés de tous ces étrangers qui passent chaque soir dans leur vie. Plus tard, ils remercieront sans doute leur maman d’avoir apporté tant de cultures et d’échanges différents à la maison, mais pour le moment, c’est encore la frustration de la privation d’écrans. Pour remédier à cela, nous lions le contact avec eux non pas par la parole… mais par les jeux. La barrière de la langue nous empêchant de pouvoir avoir de véritables conversations, nous démarrons une partie d’Othello. Il faut voir leurs trois visages se transformer, passant en une fraction de seconde de l’ennui profond à l’excitation totale. Les deux sœurs en particulier livrent une guerre sans pitié à Antoine, qui connaît vaguement les règles du jeu. Voilà que les rires emplissent la pièce.

Nudité

Yumi nous propose ensuite de nous rendre au Onsen, pratique très courante au Japon : des bains collectifs d’eau thermale. Défi pour les pudiques, puisqu’on s’y baigne uniquement… nus ! Antoine et moi acceptons de tenter l’expérience, en sachant que cela va bousculer certains de nos codes occidentaux. Pensée pour mon ami Matthieu, qui s’interroge de longue date sur le rapport de notre société à la nudité. Notre hôtesse nous explique toute la procédure à suivre : d’abord se doucher, ensuite alterner entre les bains d’eau chaude et d’eau froide, aucune grande serviette autorisée dans l’espace, simplement une petite serviette que l’on pose sur sa tête pour se refroidir. Intrigués, nous nous y rendons – les Onsens sont très majoritairement non mixtes, hommes et femmes séparés, rendez-vous donc dans une heure ! Passé le premier sentiment de gêne, on s’habitue en réalité très vite. Le Onsen est l’équivalent de notre piscine, à ceci près que ce moment a une dimension de soin de soi beaucoup plus forte, et très agréable. Les eaux bouillonnantes et le sauna détendent les muscles, idéal après ces semaines intenses. C’est intéressant de voir ces groupes de femmes parler entre elles, dans l’intimité de ces sources chaudes. Comme le hammam, on y retrouve cette atmosphère très particulière de confidences et de temps accordé au bien-être. Pas besoin de parler Japonais pour déchiffrer les grandes lignes de certaines conversations, chargées de sororité.

Les îles

Le lendemain matin, la journée commence par un petit déjeuner concocté par Yumi : un régal ! Tandis que nous mangeons, les enfants filent à l’école, adorables dans leurs uniformes et coiffés de leurs bonnets. Aujourd’hui, nous poursuivons notre exploration des îles de la Triennale de Setouchi, festival d’art contemporain. Cette partie de la mer de Seto abrite des îles beaucoup moins connues que celles que nous avons parcouru ces derniers jours. Après avoir sélectionné les œuvres qui nous intéressaient, nous décidons de faire un tour sur Awashima et Takamijima. Le bateau part d’un petit port tôt le matin, pour nous conduire à notre première destination. L’histoire d’Awashima est marquée par son passé maritime : on y trouvait l’Ecole Nationale de la Marine Marchande, réputée pour former des marins d’élite. L’établissement a fermé en 1987, mettant fin à toute une époque. Antoine et moi flânons dans les ruelles étroites, jusqu’à tomber sur l’ancienne école élémentaire. La cour de récréation est désormais ornée d’une statue commémorant l’époque où l’on pouvait encore entendre des enfants sur l’île. Pincement au cœur. Pour Ogijima, rouvrir les écoles a justement été le signe que la vie revenait peu à peu, et avec elle les nouvelles générations. Ce n’est pas le cas ici. Dans un bâtiment abandonné, nous tombons nez à nez avec des découpages et peintures représentant des baleines géantes. Un vidéoprojecteur comme on en avait en classe de 6e tourne dans le fond de la salle, permettant de voir sur un mur un court film. Un rorqual attaqué par un groupe d’orques. Les vagues de l’océan passent au rouge. Je sors les larmes aux yeux de la salle, mélancolique. Malgré les bougainvilliers en fleurs et les charmantes maisons, le village inspire la tristesse. La plupart des œuvres des artistes tournent autour de sujets très durs, comme la mort, l’absence, la commémoration.

De retour sur les îles

C’est reparti pour le bateau. L’île voisine est Takamijima, un dôme de verdure dans l’archipel. À peine met-on pied à terre que l’on sent une toute autre ambiance, celle d’un village abandonné, dans lequel la nature a déjà commencé à reprendre ses droits. Il faut grimper de hautes marches pour circuler au milieu des terrasses en escalier. Le mont Ryuo nous domine de toute sa hauteur, recouvert d’une dense végétation. Ce qui frappe sans doute le plus, c’est que de nombreuses personnes ont vécu ici, comme en témoignent les importantes infrastructures. On subvenait à ses besoins grâce à la pêche, mais surtout la culture de la pyrèthre de Dalmatie, une fleur qui est un insecticide naturel. Ces temps semblent révolus. De fait, il ne reste plus qu’une vingtaine d’habitants sur une île qui en comptait plus d’un millier. Désormais, les chats errants semblent avoir fait de ce lieu leur maison. On en croise bien plus souvent que des êtres humains. La plupart sont en très mauvaise santé : coryza, gale des oreilles et blessures. Un crève cœur. Trouvaille réjouissante : un petit restaurant Italien improvisé dans les hauteurs, tenu par un groupe de bénévoles de la Triennale. Terrance of inland see. Deux femmes travaillant pour le festival viennent discuter avec nous – réjouissance de voir des touristes s’intéresser à l’île ! Nous voilà gâtés de chocolats tandis qu’elles tentent d’exercer leur français. Détail important, dès qu’on nous demande d’où nous venons, et que nous répondons « France », vous pouvez être sûrs que les regards s’illuminent et que la phrase suivante sera : « WOOOOOW FRANCE ! OOOOH ! BEAUTIFUUUUUL ». Mais tandis que nous avalons nos spaghettis au pesto, un bourdonnement attire mon attention. J’ai cru voir passer un frelon. Chose à savoir : je suis le genre de personne qui tape sur Google « animaux dangereux » quand elle arrive dans un pays. Cela peut prêter à sourire, mais c’est un réflexe pour mieux cerner mon environnement. De ce fait, je connais l’existence de la Vespa mandarinia japonica. Et devinez quoi ? Antoine est allergique aux frelons. Une piqûre serait donc mortelle – évidemment, il n’a pas d’adrénaline avec lui. On ne plaisante pas avec l’espèce japonaise, extrêmement dangereuse. Agressif, le frelon géant provoque dans le pays entre 30 et 50 décès par an. La toxicité de son venin est bien plus élevée que ce que l’on connaît en France.

— Antoine… je crois que j’ai vu un frelon géant.

— Hein ? Mais non…

— Mais si. Je te jure.

— Tu n’as pas confondu avec autre chose ?

— Franchement, non. Je sais les reconnaître. Ne restons pas trop longtemps.

Il y a dans les couples des dynamiques de comportements, selon à la fois nos tempéraments et nos expériences. Prudence ou prise de risque. Anticipation ou vivre dans l’instant. Décider de faire le chemin à deux dans la vie, c’est souvent frotter ces zones de divergence. Mais voyager ensemble peut être très surprenant dans la façon dont nos tendances naturelles vont s’exacerber ou, au contraire, diminuer. Il y a peu de temps encore, Antoine aurait balayé l’intuition d’un revers de main.

— OK. J’espère qu’il n’y en a pas. Et… j’aurais dû prendre de l’adrénaline avec moi.

Petite inquiétude, mais nous poursuivons notre promenade.

Nature brute

Au gré de nos pérégrinations dans le village fantôme, nous découvrons des œuvres d’art très intéressantes. Toutes évoquent une puissance sauvage, des énergies secrètes et enterrées, une pulsation mystérieuse. Le passé ici a quelque chose de dramatique mais de beau. Cette île n’a pas pu être sauvée économiquement par le dynamisme du festival, ce qui la rend différente des autres, à part. Son charme ne provient pas des ruelles pittoresques, des cafés locaux ou des belles plages. C’est son aspect brut et noir qui séduit. Il y a dans la vision d’une statue de Bouddha envahie par les lianes quelque chose de très fort. Sur les boîtes aux lettres rongées par la rouille, on peut encore lire le nom des personnes qui vivaient ici. La nuit tombée, comme cela doit être particulier de faire partie de la vingtaine de personnes restantes, alors que les quelques visiteurs prennent le dernier bateau. Nous montons des marches pour voir une autre œuvre. C’est à ce moment que nous repérons un panneau « ATTENTION ! FRELONS GÉANTS ». Ils sont donc bien là. Moment de panique. Nous rebroussons donc rapidement chemin, avec la boule au ventre, pour prendre un autre itinéraire, qui paraît plus sûr.

Le frelon géant

Alors que nous arrivons sur une terrasse de terre battue, un bourdonnement nous vrille les oreilles. Je me retourne, et voit un énorme frelon géant tourbillonner au-dessus d’Antoine. Réflexe probablement dérisoire, mais réflexe : il met sa capuche et s’agenouille !

— COURS ! crié-je.

Je lui attrape le bras, et voilà que nous dévalons le mont Ryuo sous le regard sceptique des quelques personnes que nous dépassons à toute allure. Arrivés tout en bas, nous reprenons notre souffle, riant nerveusement du spectacle que nous avons dû donner. J’imagine un habitant de l’île lever au ciel, pensant que ce sont encore des Occidentaux paniqués d’avoir vu une araignée.

— On part, dit Antoine.

Nous aurions bien exploré la forêt, son hameau abandonné et contemplé les tombes uniques qu’elle abrite, mais la prudence est de mise. Tandis que nous montons dans le bateau, Antoine me glisse :

— Tes ours sont mes frelons.

2 commentaires

  • Déa dit :

    J’ai stressé pour Antoine avec les frelons ! brrr je n’aimerais pas en croiser !
    Comment faites vous pour en apprendre autant sur la ville / comprendre les panneaux ?
    vous parlez Japonais ? j’avais entendu dire que les Japonais n’aiment pas trop les étrangers / qu’ils ne parlent pas bien anglais. Mais comme je n’y suis jamais je ne sais pas vraiment, les gens que vous croisez ont l’air très agréable et accueillant !

    • Samantha et Antoine dit :

      Alors nous ne parlons oralement que quelques formules de politesse ! Mais beaucoup de panneaux sont traduits en anglais, et parfois quelques symboles suffisent à comprendre quand ce n’est pas le cas. Les Japonais que nous croisons essayent toujours de nous aider, certains viennent spontanément nous voir quand nous sommes perdus 🙂

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