Samantha et Antoine

17 novembre 2019

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Don't you understand?

Today, samu is… cgrdttv-ing.

Instant de flottement. Antoine me jette un regard paniqué. Je me mords la lèvre pour ne pas sourire trop fort.

— Excusez-moi Jiho, pouvez-vous répéter ? demandé-je.

Cgrdttv-ing. A lot. A lot. OK ?

Antoine me fait les gros yeux. Pas OK, non, nous ne savons pas ce qui est attendu. Jiho se redresse, frotte son visage froissé par la nuit de ses deux mains, puis s’éclipse derrière une porte coulissante. Antoine et moi restons face à face sur le tatami, jambes croisées. La méditation vient de s’achever. Nous sommes seuls dans la grande salle, Charlotte et Amir étant désormais tous deux partis. De nouveaux invités arriveront dans quelques jours, mais en attendant, c’est nous, le moine, les chats, les araignées et les statues de Bouddha.

— Tu as compris ? demande Antoine.

— Absolument pas.

— C’est problématique.

Nous déplions tant bien que mal nos jambes engourdies par l’immobilisme. Il faut quelques minutes pour que je puisse marcher de nouveau normalement. Mais la séance d’aujourd’hui a été bonne : l’esprit était plus brise que tempête.

Frog Killer

Durant l’heure qui sépare la méditation des travaux, nous sommes libres. Antoine remonte se coucher à l’étage, pour rattraper un morceau de sommeil. Pour ma part, je m’assois dans la lumière de l’aube, devant le temple, avec les trois chats. À peine ces derniers m’aperçoivent-ils qu’ils poussent des miaulements désespérés. L’un est très gros, gris et blanc. L’autre est une petite femelle trapue, écaille de tortues. La dernière, toute fine, noire et blanche, gambade sous les cordes à linge. Je me lève, vérifie que les draps sont secs, puis les récupère dans un grand panier. C’est à ce moment qu’une petite grenouille bondit à mes pieds. Le matin, durant la méditation, il n’est pas rare d’entendre des chants montant de la mare. Je l’observe avec joie, quand une patte surgit dans mon champ de vision. Le batracien bondit derrière un rocher. La chatte noire et blanche se précipite pour le déloger.

— Ah, non !

J’attrape la prédatrice et la prend dans mes bras. Elle se laisse faire sans protester, ses yeux jaunes braqués sur la pierre dissimulant sa proie. Jiho fait glisser la porte de la cuisine, puis m’interpelle :

Tea time !

— J’arrive !

Je vérifie que la grenouille est en sécurité avant de relâcher celle que je nomme désormais en mon fort intérieur, Frog-Killer. Le moine, désormais dans sa tenue de samu, a préparé une théière.

You. Need drink. You didn’t drink tea yesterday morning. Important, you know ?

Je m’assois docilement à la table, étonnée qu’il ait remarqué ce détail. Jiho semble être le genre de personne qui observe sans rien dire, mais note tout dans son esprit. Je savoure le délicieux thé provenant de fleurs de montagnes. Le moine, lui, s’agite dans la cuisine.

— À propos des chats…

— Yes ?

— Ils viennent d’où ?

— Little one. Other, kids.

— La mère est l’écaille de tortue. Et les autres, ses chatons ? Ils sont gros.

— April. Three kitten, you know. But eagle eat one of them.

Ces chats me paraissent immenses pour 7 mois. Apparemment, l’un d’entre eux n’a donc pas survécu. Des aigles volent régulièrement en cercle au-dessus du temple – on entend leurs cris perçants. Il semblerait que Jiho ait adopté le trio, qui passe son temps à réclamer devant la cuisine.

— Eagle eat everything, you know. Fish too!

Ceci explique pourquoi le bassin des carpes koï est recouvert d’un filet protecteur.

— Je veux bien être responsable des animaux, dis-je. Les nourrir.

— GOOOOOD !

Antoine entre dans la pièce à son tour, l’air plus reposé qu’il y a une heure.

— Je suis prêt pour le samu !

Don't you understand?

Jiho hoche la tête, puis sort à toute allure. Aucun temps à perdre. Nous courons presque derrière lui, sans trop savoir ce qui nous attend aujourd’hui. Le moine bifurque à droite, dans le cimetière qui surplombe le temple. Les poings sur les hanches, il contemple les tombes envahies par la végétation.

— Qu’est-ce qu’il faut qu’on fasse ? demande Antoine.

— Today samu. Cigrdttv-ing.

Silence penaud.

— Don’t you understand ?

Cette fois-ci, sa voix est tranchante comme une lame. Il faut que tout aille vite. Ses gestes à lui sont d’une précision redoutable. En quelques secondes, nous nous retrouvons affublés de gants, de pelles et de balais. Il nous montre notre tâche du jour en quatre mouvements, pas un de plus : balayer, ramasser, nettoyer, brûler. Puis, comme d’habitude, le moine s’en va on ne sait où. Soyons clairs : si la prise d’initiative est le propre de cette retraite, nous craignons souvent de mal faire. Le temple est malgré tout tissé de règles et de codes invisibles, que l’on déchiffre au fil des heures et des jours. Plusieurs fois, nous avons vu Jiho démarrer des feux un peu n’importe où sur son terrain, pour brûler les feuilles mortes. C’est ainsi qu’il se débarrasse des déchets organiques. Quelques mois auparavant, nous étions en Californie, où allumer un feu sauvage de cette façon est parfaitement interdit. Autre pays, autres mœurs. Nous en déduisions qu’il faut entretenir le cimetière, qui en a en effet bien besoin… mais comment être sûrs de ne pas commettre un quelconque impair ?

— Bon, dit Antoine, c’est parti… essayons de ne pas déclencher un incendie…

Nous commençons à ratisser les feuilles, faisant émerger des sentiers disparus. Les pierres tombales étant gravées en japonais, il est impossible pour nous de savoir qui est enterré. Dans les vases encadrant ces mystérieux idéogrammes, des fleurs séchées. Les défunts ne semblent pas recevoir souvent de visites. À mesure que l’on remonte le flanc de la montagne, fleurissent des tombes plus anciennes, tordues, à demi enfouies, aux gravures presque effacées. Au loin, nous entendons le vrombissement d’une tronçonneuse. En me hissant sur mes pieds, j’aperçois la petite silhouette de Jiho à travers la frondaison des arbres. Dans le verger, le moine ratiboise les broussailles sans hésiter.

Les habitants du temple

Au-dessus de nos têtes, nombreuses sont les araignées qui nous surveillent. Arachnophobes s’abstenir, la campagne japonaise, peu importe l’île, c’est l’assurance de croiser une myriade de toiles entre les branches. Leurs occupantes sont de tailles impressionnantes, jaunes zébrées de noires. Si au début, on sursaute en tombant nez à nez avec l’une d’entre elles, leur présence finit par devenir habituelle. On les affectionnerait presque quand on entend un moustique dans sa chambre. Quoiqu’il en soit, nous allumons un feu au milieu du cimetière, sur la terre désormais visible, pour y jeter les amas de bois et feuilles mortes. Précautionneuse, je reste postée à le surveiller, pour l’alimenter en veillant à ce qu’il ne devienne pas trop important. Voyant le filet de fumée monter de la montagne, Jiho arrive d’un pas énergique. Il se poste devant les quelques flammes et hoche la tête.

— Not enough. I show you.

Le moine prend un bâton, agite les braises, puis lance des brassées de branches mortes. En quelques secondes, nous voici face à un immense brasier, qui me fait reculer de plusieurs pas.

— Like this. Don’t be afraid. Don’t you understand?

Et il repart avec sa tronçonneuse. Aucun doute, ce n’est pas la Californie. Après une matinée de travail acharné, le cimetière a revêtu un autre aspect. Les allées sont propres et aérées, les tombes brillantes et dépourvues de feuilles et nos vêtements imprégnés d’une odeur entêtante de feu de bois.

Recettes

11h, c’est l’heure de cuisiner. Nous nous lavons les mains et retrouvons Jiho dans la cuisine. Un sourire satisfait plane sur son visage.

— Today, ceviche. I show you.

Pour la première fois, il nous apprend l’une de ses recettes. Les yeux d’Antoine pétillent : le ceviche de Jiho est une merveille. Le poisson est copieusement salé, pour retirer l’odeur, puis coupé avec soin. Dans un bol, on presse des kabosu, agrumes que l’on trouve essentiellement dans la préfecture d’Oita. C’est un fruit rond, allant du vert au jaune, au goût à mi-chemin entre l’orange et le citron. Le verger en est plein. Ensuite, un trait de vinaigre, et l’ingrédient secret : placer une pierre plate au-dessus du plat. Cela aiderait le poisson à s’imprégner. Désormais, comme Amir et Charlotte, nous voilà devenus les acteurs d’une chorégraphie bien huilée. Mettre la table, choisir la bonne assiette pour la bonne sauce, sortir les plats du Frigo, réchauffer le riz, servir les soupes miso, ajouter un peu de salade, ne surtout pas oublier le wazabi… bref, c’est comme si, à notre tour, nous vivions ici depuis toujours.

— Pourquoi avez-vous voulu devenir moine ? demandé-je pendant que nous déjeunons.

Jiho me regarde, boit une gorgée de soupe, puis répond :

— Easy, you know. Easy life.

— Easy life ? s’étonne Antoine. Ça n’avait pas l’air easy easy, les cinq ans dans le temple avec les trois heures de sommeil par nuit…

— Easy when you are young and you don’t know what to do. Go in temple. People tell you what to do. Escape life. But I learn a lot. I became more compassionate. More important is to do, and to do in your own way. I do in my own way now.

S’en suit un silence méditatif. Il est certain que désormais, le moine fait à sa façon, concentré sur la méditation, la pratique du zazen, la vie authentique du temple, mais avec ce qui ressemble à une grande indépendance d’esprit. Amir l’avait dit : cet endroit est spécial. Jiho se lève, puis s’éclipse par la porte latérale – la mystérieuse porte qui conduit à sa chambre, où on ne sait où.

— Il va revenir ? murmure Antoine. On l’a vexé ?

— J’en sais rien…

Dear Canada

Le moine ressurgit, avec plusieurs albums photos entre les mains. Il les pose sur la table, entre les bols emplis de victuailles. De nombreux visages souriant défilent, dont celui récurent d’une jeune femme.

— My daughter, annonce-t-il avec fierté.

— Oooooh ! Elle vit où ?

— Canada. Stupid country, you know.

— Vous n’aimez pas le Canada ? demande Antoine. Pourtant, c’est un pays très intéressant…

Jiho secoue la tête de gauche à droite.

— Noooo ! Stupid people here. Don’t know why my daughter is here.

Antoine et moi réprimons un fou-rire. Son animosité envers les Canadiens est très surprenante. Cela ne lui ressemble pas, de faire de pareilles généralités. Quelque chose me dit que l’on hait par principe le pays qui a pris sa fille.

— Elle fait quoi, votre fille ?

— Nietzsche specialist. Very sick man, you know ?

Nous explosons tous trois de rire.

— Ah ça c’est sûr, dis-je, Nietzsche, ce n’est pas la joie de vivre…

— Raaaaaah ! Don’t understand ! Depressing man ! Need enjoying life !

— Et vous êtes déjà allés au Canada ?

— Yes, yes. 80% people mentaly ill. Garbage talking. Not talking about meaniful things.

Il dit cela avec plein de malice dans le regard, ravi de nous amuser avec ses idées préconçues lui donnant davantage l’air d’un grand-père réprimant le monde d’aujourd’hui. De fait, passer de ce temple, cette vie saine et simple, à l’une des mégapoles du continent américain, doit donner la sensation que quelque chose ne tourne pas bien rond.

— 80%, c’est précis comme stat, lance Antoine.

Nous rions de nouveau. Et dans ces rires, quelque chose se fissure chez Jiho, un masque qui s’effrite et qui laisse entrevoir son univers sensible, l’amour profond qu’il éprouve à l’égard de sa fille, qui rentre, oui, mais pas assez souvent.

Passion Kabosu

Les journées sont si simples, ici. Nous prenons soin du temple, des murs et de la terre. Nous mangeons ce qui est récolté. Il y a toujours quelque chose d’utile ou d’important à faire, pour participer au bon fonctionnement de cette maison. Ce qui pourrait sembler être des corvées est une source de joie. Jamais je n’ai vu Antoine nettoyer avec autant d’application ! Un sujet de dispute récurent, comme dans beaucoup de couples, de colocations et de familles, est l’attribution des tâches ménagères. La charge mentale des femmes, et les rôles inconscients qui s’attribuent, est un véritable sujet. Nous discutons à cœur ouvert de notre propre appartement, et de ce que nous aimerions changer, nous, dans notre quotidien, au regard de notre expérience ici. Antoine est très décidé à mettre en place une nouvelle routine. Les journées de 10h de travail coupent forcément de certaines tâches élémentaires, qui deviennent une torture quand on aspire seulement à puiser un peu de repos. Le lendemain, tandis qu’Antoine poursuit le nettoyage d’un autre étage du cimetière dans la montagne, me voilà en charge d’une nouvelle mission. Jiho me donne des gants, des cageots et des sécateurs. En deux gestes, il me montre comment bien récolter les fameux kabosu. Me voilà la tête dans les arbres et les araignées, à cueillir les fruits qui embaument le verger d’un agréable parfum. Et je suis si profondément heureuse d’être dans ce jardin, au fin fond du Japon, loin de tout ce qui peut attendre, sans contact réel ou virtuel avec l’extérieur. Dans d’autres circonstances, je serais en train de répondre à des coups de téléphone, de corriger l’un de mes ouvrages, de discuter d’un contrat, de rédiger un courrier aux Ministères, d’assister à des réunions où il faut pour la centième fois convaincre qu’écrire est un métier… mais non. Je cueille des kabosu pour les prochains visiteurs de ce temple, de parfaits inconnus. Et cela me semble aussi réjouissant qu’utile.

Responsables

Les cageots contre les hanches, je remonte le chemin jusqu’au temple. Un spectacle déconcertant m’attend devant la cuisine : le plus gros des « chatons », le mâle, s’est lové contre sa mère, qui fait la moitié de sa taille, et… la tète en ronronnant. Jamais je n’ai vu cela auparavant, un énorme matou non sevré ! Désormais, le voici affublé d’un nom. Big Mother Issue. Évidemment, les chats hurlent en me voyant arriver. Frog Killer escalade la moustiquaire dans un acte de désespoir. Je leur jette une poignée de petits poissons, comme le fait Jiho. Étant désormais responsable de la faune, j’hésite à dire au moine ce qu’il faudrait faire pour que les félins ne soient pas aussi boulimiques. Le voilà d’ailleurs qui arrive.

— OOOOOH ! ALL THIIIIIIS ?

Il inspecte les cageots remplis et pousse des exclamations euphoriques. J’ai le sentiment que cela lui fait très, très plaisir.

— Qu’est-ce que je fais, maintenant ?

— Juice.

— OK, est-ce vous avez un presse-citron ?

Il éclate de rire.

— NOOO ! BY HAND !

Quelques secondes plus tard, c’est le retour de la tronçonneuse. Il faudra donc se débrouiller pour presser ces kilos d’agrumes à la main. J’élabore un stratagème avec un grand saladier et une passoire, et démarre le long et fastidieux travail de pressage de kabosu. Contre toute attente, c’est plutôt relaxant. Une heure plus tard, plusieurs bocaux emplis de jus s’alignent sur le plan de travail. Quand Antoine et Jiho reviennent, ils découvrent le résultat. Il faut ajouter un peu de vinaigre pour la fermentation. Cela servira pour les ceviche, évidemment, mais aussi pour en offrir aux villageois qui viennent souvent rendre visite au moine.

— Tomorrow and Friday, new guests, annonce Jiho.

La fin de la semaine approche déjà. Dans un tiroir, il sort un carnet dans lequel sont consignées les informations sur les nouveaux arrivants.

— Read, dit-il.

Je déplie les documents, et en hôtesse consciencieuse, annonce :

— Alors… il y aura Christopher, qui est Irlandais. Il a 71 ans. Une certaine expérience en méditation. Il est retraité, et habite en Thaïlande.

— Irland. Good.

— Ensuite, il y a Noela, qui est… française, tiens ! Elle est traductrice et parle couramment japonais.

— Ooooh ! Very interesting ! s’exclame Jiho.

— Et ensuite, Anthony, qui vient du… Canada.

Grand silence. Tout en rangeant la vaisselle, Antoine lance :

— Espérons qu’il fasse partie des 20%.

Nous voilà pris d’un fou-rire – et le rire du moine est extraordinaire. En quelques jours, bien des barrières sont tombées. Cette retraite est une source permanente de surprises. En si peu de temps, nous nous sentons… chez nous. À la maison. Responsables de ce qui nous entoure. Nous commençons à comprendre.

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