Samantha et Antoine

08 novembre 2019

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Des îles et des arts

Ce matin, nous nous tenons côte à côte sur les quais de Takamatsu, dans l’attente de notre bateau. Le soleil se hisse au-dessus de l’horizon, allumant la mer d’étincelles. L’odeur si caractéristique de l’iode nous avait manqué. Sur le port, une longue file d’attente serpente devant le guichet où se procurer les tickets en direction des îles. En quelques secondes seulement, chaque personne se retrouve munie de son billet et a récupéré sa monnaie. L’efficacité du service au Japon n’est plus à prouver. Jamais un problème de transport : train, bus et ferrys partent et arrivent à la minute près. Quand nous cherchons autour de nous où aller, perdus, vous pouvez être sûr que quelqu’un va venir nous donner des renseignements. Sans aucun doute, il est agréable d’être un voyageur dans ce pays. Nous baignons dans le flot continu de conversations en japonais, pas une note d’une autre langue ne vient effleurer nos oreilles. Ça y est, nous sommes définitivement sortis des sentiers battus. Le hasard fait bien les choses : nous sommes à Shikoku alors qu’a lieu la Triennale de Setouchi, festival d’art contemporain se déroulant tous les trois ans.

Sauvés par les arts

Alors que nous embarquons sur le bateau qui va nous conduire sur la première île, nous ne savons pas trop à quoi nous attendre. Pour ma part, mon cursus scolaire m’a sensibilisée à l’art contemporain, mais le défaut de l’art moderne est souvent la nécessité d’un maillage de références pour capter l’intérêt de certaines œuvres. Ce qui nous a beaucoup intrigué est l’histoire derrière la mise en place d’un tel événement. La triennale existe depuis 2010, et démontre à bien des égards le rôle sociétal que joue les artistes. Nous avons du Japon l’image de villes surpeuplées. C’est faire abstraction de la multiplicité des facettes de ce pays, et notamment des problématiques rencontrées dans les campagnes. Depuis des années, les îles de la mer de Seto sont en proie à un fort exode rural. Les habitants quittent les villages au profit des mégapoles, en quête de travail et d’un avenir meilleur. Pour lutter contre la désertification des îles, l’idée a été de mettre en place ce festival, pour redonner à cette région son attractivité de jadis. Autrefois, cette mer était très prospère du fait de l’activité maritime, en particulier durant l’époque Edo et l’ère Meiji. Les changements politiques et économiques n’ont pas épargné les archipels, particulièrement vulnérables du fait de leur isolement. Le remède ? Transformer ces espaces en terrain de jeu et d’expression pour des artistes, en y incluant la population locale.

Ogijima

Des parcelles de terre arborées apparaissent au milieu du bleu étincelant. Le soleil est encore monté de quelques crans et promet une journée gorgée de lumière. Tandis que le bateau fend les flots, nous consultons l’application mobile du festival, qui est très bien conçue. Une carte indique l’emplacement des différentes œuvres, où l’on retrouve l’identité de l’artiste et un descriptif de ses intentions. Cela permet en amont de faire la sélection de ce que l’on a ou non envie de voir. Notre exploration commence par l’île d’Ogijima, bien plus petite et confidentielle que ses sœurs. Nous remercions chaleureusement David, un français ayant créé le site www.ogijima.fr ! Au début, nous avions prévu de visiter l’île la plus emblématique de la Triennale, Naoshima. Mais en faisant nos recherches, nous sommes tombés sur cette incroyable source d’informations sur Ogijima. Plutôt que de donner des conseils classiques, ce site est un travail de prospection comme on en voit peu. Son rédacteur est allé à la rencontre des habitants de l’île, et donne une liste exhaustive des commerces et des choses à voir ou à faire, toujours émaillée d’anecdotes sensibles et rattachées au parcours des individus. Grâce à ses articles, nous mettons pied à terre en ayant en tête les histoires des personnes ayant fait le choix de rester sur cette île, ou bien d’y venir faire leur vie.

Bien commencer la journée

Ogijima abrite un charmant village bâti à flanc d’une verdoyante colline. On y dénombre 160 habitants. Depuis 2014, la vie revient peu à peu : les écoles maternelle et primaires ont réouvert. Tandis que nous arpentons les ruelles étroites, nous comprenons comment David est tombé amoureux de cet endroit, et pourquoi il a voulu partager son enthousiasme. Il y règne une atmosphère à la fois paisible et vivante. Des habitants se saluent dans la rue, échangent quelques mots en riant, puis descendent des escaliers escarpés. L’air a cette saveur piquante caractéristique, qui donne envie de partir à l’aventure. Les visiteurs comme nous ont le regard tantôt rivé sur leurs pieds, tantôt sur la carte des différentes œuvres dissimulées ça et là. C’est encore une autre façon d’appréhender un événement artistique : les œuvres ont été créées en symbiose avec leurs îles. Chacun circule à sa guise en plein cœur de la nature ou dans les villages. Pour nous, la journée commence par un petit déjeuner chez Damonte & Co, minuscule échoppe dotée d’une mezzanine avec vue sur la mer. Sur le comptoir, des pains craquants et des pâtisseries luisantes. Nous commandons des thés, french toast et gâteaux. Sans aucun doute le meilleur pain que nous avons savouré au Japon, et pour cause ! L’histoire de cette boulangerie est avant tout celle de ses fondateurs, un jeune couple ayant décidé de s’installer ici après un tour du monde. Tout est artisanal. La farine provient du blé que la famille cultive elle-même sur l’île. Les effluves de café, la mie moelleuse, la rumeur de la mer… le goût de la sérénité. Une merveilleuse façon de commencer la journée.

Bien manger

Nous déambulons ensuite dans les venelles, à la recherche des œuvres d’art. Pour l’occasion, nous avons pris un « passeport » qui permet d’avoir un accès illimité à ces petits musées insolites – certaines œuvres sont payantes, d’autres pas, ce pass vaut le coup si on fait plusieurs îles. Même si vous êtes réfractaires à l’art contemporain, il est difficile de rester insensible aux installations, peintures et autres sculptures incorporées aux paysages. Ici, l’art est pensé comme organique, ancré dans la vie. Beaucoup des travaux tournent autour de l’idée d’abandon et de fantômes. De fait, c’est le passé de l’île qui s’exprime, ces familles entières ayant laissé derrière elles leurs maisons, pour construire ailleurs. Certains artistes se sont donnés pour mission de transformer ces bâtiments délabrés, qui racontent la désertification. Nous croisons sur le bas côté une pelouse d’un noir ébène, encadrant une bâtisse effondrée obscurcie grâce au charbon de bois. Ténébreuse apparition sur le fond bleu soutenu de la mer. Sur cette parcelle unichrome, les minuscules pousses vertes des plantes ressortent de façon d’autant plus visible. La renaissance après la destruction. Dans un local, on entre en écartant un rideau. À l’intérieur se trouve une suspension à laquelle sont accrochés des centaines de flacons, dans lesquels les habitants de l’île ont placé leurs plus précieux souvenirs. Bijoux, photos, jouets, cartes, coquillages… ces petits morceaux du passé tournoient au gré du vent soufflé par un ventilateur. Je souris – c’est exactement le principe de notre manga Alchimia, les alchimistes ont pour mission de collecter les souvenirs des individus pour les placer dans des fioles. Correspondances d’imaginaires. Dans une autre maison vidée, il faut se déchausser et attendre son tour. On ne rentre que par petit groupe de quatre ou cinq. La porte se referme derrière nous, et nous voici dans la pénombre. Un premier tintinnabulement se fait entendre. Puis un deuxième. Nous avançons avec prudence, et découvrons des ombres projetées sur l’un des murs. Il faut emprunter une petite échelle pour monter à l’étage, et découvrir des sculptures pourvues de pales. Un vent dont on ne peut identifier la source actionne un mécanisme qui fait monter des sons divers : tambours, cloches, trilles. On croirait ces étranges objets vivants, livrant une symphonie mystérieuse entre ces murs hantés. Si vous voulez en savoir davantage, toutes les œuvres et artistes figurent sur le site Art setouchi.

D'île en île

Durant notre déambulation, nous croisons d’énormes araignées, des mantes religieuses et des chats errants. Un panneau signale la présence de sangliers. Il faut être prudent pour qui veut s’aventurer dans les hauteurs de la forêt. Après un excellent déjeuner au Bistro Iori, nous courons pour attraper le prochain bateau. Direction l’une des îles voisines, Teshima. Plus grande et peuplée qu’Ogijima, son ambiance est moins bucolique. Abritant un prestigieux musée d’art moderne, l’île a connu une période faste grâce à ses ressources de minéraux et de riz. Elle est aussi tristement célèbre pour avoir été le théâtre d’une grave affaire sanitaire : les rejets illégaux de déchets industriels. Ce scandale a été la source d’un important sursaut politique au Japon sur les questions d’écologie et de respect de l’environnement. Sur le port, une dizaine de chats errants nous observent depuis leur muret. Je m’en approche : yeux humides, oreilles pleines de croûtes, blessures en tous genres… les pauvres félins n’ont pas les soins nécessaires. Ils sont visiblement livrés à eux-mêmes et non stérilisés, et les personnes comme nous venus pour le festival leur donnent des croquettes sur un bout de trottoir.

 

Notre première impression de Teshima s’estompe lorsque nous enfourchons des vélos électriques loués pour la journée. Dès que l’on s’éloigne du port, montées et descentes se succèdent au cœur de la forêt, en offrant régulièrement des vues imprenables sur la mer en contrebas. Notre carte à la main, nous marquons un arrêt dès qu’une œuvre attire notre attention. Nous expérimentons ainsi la maison des orages, une maison abandonnée transformée en expérience sensorielle. À l’intérieur, il fait noir, la pluie crépite sur le toit et l’eau ruisselle le long des carreaux. De temps à autre, un coup de tonnerre fait trembler les murs. Même en sachant que tout cela est faux, les personnes à l’intérieur se resserrent vers le centre ou sursautent. Instinct primaire. Dans la montagne, après des pentes abruptes qui demandent de pousser le vélo dans ses retranchements, on trouve la forêt des murmures. Des carillons suspendus à des branches, auxquels sont accrochés les noms d’êtres chers des visiteurs de la précédente édition du festival. Quelques coups de pédales plus tard, au bout d’une plage de sable, se trouvent les Archives du cœur, une installation permettant d’écouter des enregistrements du rythme cardiaque de milliers d’inconnus. À plein volume, dans une salle sombre, on dirait… un tambour.

Prendre le temps

Après des heures à parcourir l’île de long en large, nous arrêtons nos vélos devant une devanture qui attire notre attention par sa simplicité. Un divan, quelques coussins, des tables de bois bruts et des pâtisseries. Un thé est le bienvenu pour reprendre notre souffle. Cette journée d’exploration a paré nos visages de couleurs. Je sors de mon sac notre carnet de voyage – bleu, avec des constellations dessus, bien sûr. J’y note toutes les idées qui viennent au gré des étapes, mais c’est la première fois que nous prenons le temps de les mettre en commun, à deux. Nous listons tous ces petits détails qui nous ont marqué dans tous les endroits que nous avons visité. Ce que nous aimons dans la maison de Madame Kazuki, par exemple, c’est l’odeur de l’encens en fin de journée, et dormir dans un espace aussi épuré. Dans le désert, rien n’était plus réconfortant que de tendre nos mains au-dessus du feu de bois tout en contemplant le ciel étoilé. Des semaines plus tard, nous nous souvenons encore de la joie de découvrir une miche de pain encore chaud devant la porte d’un chalet au Québec.

 

Écrire nos expériences, que ce soit sur des feuilles de papier ou sur un traitement de texte, c’est leur donner corps. Les trier. Les assimiler. Cette journée à passer d’île en île, tout en cherchant des œuvres d’art surgissant au détour d’un sentier, nous laisse des images de lumière et d’eau, de chaleur et d’iode.

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