Samantha et Antoine

12 novembre 2019

2 commentaires

Dans la vallée d'Iya

Antoine donne un brutal coup de volant sur la droite. La voiture en face s’arrête net. Un klaxonnement pour dire merci, et les deux véhicules se croisent. Qui a eu l’idée de construire des routes à sens unique dans la montagne ? Bonne question. Il faut avoir le cœur accroché dans les virages en épingle, sans aucune visibilité. Nous voici arrivés dans la vallée d’Iya, en plein cœur de Shikoku. La côte a laissé place aux sommets vertigineux, aux ponts de lianes et aux maisons traditionnelles. Une nouvelle facette du Japon, bien plus rurale et sauvage. Nous passerons plusieurs jours dans cette zone reculée de l’île, refuge des membres du clan Taira au XIIe siècle. C’est en fin d’après-midi que nous posons nos bagages dans la guest house Yoki, apparition chaleureuse par ce temps gris et humide. Derrière son comptoir en bois, une jeune femme range des assiettes. Usin nous accueille dans un anglais impeccable, pour nous montrer notre chambre pour la nuit et les parties communes – salle de bain, salle à manger et toilettes. Il règne dans cette maison une atmosphère conviviale et familiale. La nuit tombe déjà, et de fil en aiguille, nous passons la soirée à discuter avec notre hôtesse, tous trois autour des tables. Usin vient de Taiwan, et travaille depuis plusieurs années dans cette région du Japon. Les salaires y sont meilleurs, et c’est une personne qui aime la nature. Elle nous apprend beaucoup de choses sur la vie ici. Contrairement à ce que nous aurions imaginé, Shikoku n’est pas un lieu très touristique pour les Japonais. Ayant peu de vacances, ces derniers préfèrent des destinations plus ensoleillées et moins abruptes. En revanche, de nombreux Européens avides de randonnées viennent pour assister à la saison des feuilles rouges ou gravir des sommets. Les villages alentour souffrent également de la désertification, et nous ressentons bien que passé 20h, l’animation est précisément là où nous sommes !

Vers le sommet

Un peu de wifi, tentative de passer un coup de téléphone aux proches. La connexion est mauvaise, il faudra attendre de sortir de la vallée ! C’est emmitouflé dans nos polaires et nos couvertures que nous nous endormons. Entre la plage et la montagne, nous avons perdu bien des degrés. Le lendemain matin, lever tôt pour une journée de randonnée. Notre objectif ? Gravir le mont Tsurugi, culminant à 2000m ! Une idée d’Antoine, comme vous vous en doutez. Tandis que la voiture avance avec prudence sur les dangereuses routes en zigzag, nous mettons à fond une version orchestrale des musiques de Zelda, revisitées par le Video Games Lives. Les falaises spectaculaires et verdoyantes s’y prêtent à merveille. En cette saison, rares sont les touristes. Nous arrivons à l’entrée du sentier, marquée par un tori, sans rencontrer personne. C’est déterminés que nous montons les premières marches, pour une ascension qui s’annonce aussi belle que sportive. S’il est possible de prendre le télésiège mis à disposition pour sauter une partie de l’itinéraire, nous nous sommes dit qu’il serait agréable de découvrir la forêt à pied. Le souffle court pour moi, apaisé pour Antoine, nous atteignons une première étape. Le mont Tsurugi a une histoire toute particulière dans le courant du Shugendo, branche dérivée du Shinto mettant au centre de ses préoccupations la relation de l’être humain avec la nature. Dans cette tradition, la montagne joue un rôle déterminant, puisqu’on lui octroie un statut sacré. Ces versants accidentés sont donc tout autant un terrain d’exploration pour les randonneurs curieux qu’un chemin de pèlerinage.

Sérénité

À une centaine de mètres du sommet, on trouve un petit restaurant qui sert des Udons pour une poignée de Yens. Joie ! Exactement ce dont nous avons besoin après ces heures d’ascension. Nous arrivons ensuite au sommet, où nous croisons quelques Japonais assis à même la roche, pour contempler la vue sublime. On vient nous parler, nous demander d’où nous venons, et nous comprenons rapidement que nous ne sommes entourés que d’habitants des villages alentour. Leur promenade matinale ne manque pas de panache. Une femme nous explique que cette année, l’automne est bien trop tardif, les feuilles auraient dû rougir depuis longtemps. Vivifiés par l’air frais de la montagne, nous rebroussons chemin jusqu’au télésiège. Les chaises vertes tournent jusqu’à plonger dans la vallée, toutes vides. On dirait un une station de ski fantôme, effet renforcé par la voix féminine sortant de hauts parleurs qui répète encore et encore les mêmes phrases en japonais que nous ne comprenons pas. Cette descente offre encore un autre point de vue sur les paysages. Nous nous laissons transporter, les pieds battant l’air, avec la sensation apaisante de glisser le long des arbres.

L'auberge de la vallée

Le soir, retour à l’auberge. Usin est déjà aux fourneaux, et accueille avec enthousiasme le retour des voyageurs à la maison. Maneco, brésilien passionné de rugby, arrive en même temps que nous. Jeune homme brun d’une vingtaine d’années aux lunettes de jeune premier, il semble ravi de sa journée.

— J’ai trouvé une solution pour rentrer plus tôt : j’ai été déposé en stop par une jeune femme qui venait de Kyoto. Très sympa.

— Oui, dit Usin, sans voiture ici, on ne peut rien faire… et vous ?

— C’était génial ! s’exclame Antoine.

Attablés près du comptoir, nous faisons connaissance et nous nous racontons nos journées. Maneco fait comme nous un grand tour du Japon, mais son parcours est le parfait opposé du nôtre, puisqu’il se concentre sur le nord du pays. Sa façon de se tenir et de parler me rappelle très fort mon cousin Sylvain. La même intelligence vive, qui se ressent dans les bonds d’un sujet à l’autre. Les bières se multiplient dans une ambiance d’auberge de jeunesse, et nous voilà qui débattons de politique, de neurosciences et de futurs traitements pour les cancers. Usin finit par laisser tomber le tablier pour rire avec nous : ses récits de vie sont passionnants, et nous permettent de mieux appréhender le Japon à travers le prisme de quelqu’un qui y a bâti sa vie. Son petit ami, qui est Allemand, a eu un coup de foudre pour le pays, et a donc décidé de s’y installer. Comme nous le dit notre hôtesse « Il adorait jusqu’à… ce qu’il y travaille. Maintenant, il veut rentrer ». Nous apprenons beaucoup sur les codes tacites de la vie d’entreprise à Tokyo, qui sont une grille très difficile à déchiffrer par rapport aux attendus construits en Europe. Maneco regarde souvent son portable.

— Ah, c’est la fille de Kyoto, annonce-t-il.

— Ohooooooo ! m’exclamé-je.

— Hummmm… on va peut-être se revoir. J’ai senti des vibes de date, mais on verra !

Fou-rires et nouvelles tournées, c’est la fête ce soir dans la vallée d’Iya ! Nous leur parlons alors de notre journal de bord, du temps que nous prend d’écrire et de photographier notre périple. Maneco me dit qu’il lit un peu français, et qu’il surveillera quel article parle de lui. Eh bien, le voici !

Du touriste au voyageur

Le lendemain, nouvelle exploration des alentours. Nous traversons un village peuplé uniquement de poupées blanches grandeur nature. Frissons. Usin nous a expliqué que c’était l’œuvre d’une vieille femme ayant décidé de faire revivre les hameaux de moins en moins peuplés, en postant ses amis de chiffon aux fenêtres ou au bord des routes. Ambiance. Nous allons voir ensuite les fameux ponts Kazurabashi, véritables célébrités locales. À l’origine, on les construisait de matériaux légers, bambous et lianes, à priori pour permettre de couper facilement tout accès en cas de danger. De nos jours, ces ponts suspendus ont gardé leur aspect sauvage et léger, mais rassurez-vous, leur structure a été renforcée par des câbles d’acier ! Tandis que nous serpentons de nouveau dans des virages qui donnent mal au cœur, nous voyons deux jeunes gens faire du stop sur le bord de la route, les dos écrasés par leurs sacs. Nous nous arrêtons pour leur proposer de monter : un couple de Belges flamands voyageant en backpack, qui a un train à prendre. La décision est prise, nous ferons un détour pour les conduire à bon port. Effusion de remerciements. C’est bien normal, ça nous fait plaisir d’aider, et en plus, la notion du temps n’est pas la même dans notre parenthèse. Les détours et les imprévus sont notre sel. L’occasion de discuter avec ces inconnus de tout et de rien, en évitant de justesse les singes qui dévalent la montagne et traversent le bitume. C’est si doux de se laisser ainsi porter au gré des rencontres fortuites. Chaque fois, ce sont des discussions étonnamment profondes, toujours fugaces, qui nous font réfléchir. Il me semble que la différence entre le tourisme et le voyage tient à cela. La façon de dessiner son itinéraire, non pas en fonction de ce qu’il faut voir, d’attractions ou de lieux particuliers, mais au rythme de ses propres intuitions et envies. Au fil des semaines, nous nous sentons de plus en plus des voyageurs.

2 commentaires

  • SEQUEVAL dit :

    Pffff comme tout est beau dans tes récits.
    Je vous suis depuis votre départ( La parenthèse de Sam et Antoine ) sans avoir osé vous déranger de peur de faire du bruit et attirer les ours ou les frelons.
    Tout est magnifique: les paysages, la route, le combi, les cabanes, les ours et les rennes.
    J’ai ri de certaines situations , j’ai frémi de peur pour vous deux et j’ai été ému plusieurs fois par certains récits.

    Longues routes à vous deux et faites nous palpiter de joie, de rire et de plaisir.
    Latifa S

    • Samantha et Antoine dit :

      Oh merci Latifa 🙂 Ça fait plaisir ! Et Jade nous a créé un très bel espace pour qu’on puisse raconter tout ça. C’est un plaisir de te lire, vraiment !

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