Samantha et Antoine

16 novembre 2019

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Apprendre à méditer

La chambre est encore plongée dans la nuit noire. Un réveil sonne à quelques centimètres de nos futons. 5h du matin. C’est l’heure. L’esprit encore embrumé de rêves, nous descendons avec précaution les marches grinçantes. Les mains tâtonnent à la recherche de l’interrupteur. Vite, une couverture dans laquelle s’enrouler, pour se protéger du froid qui s’infiltre dans le temple. Tout le monde se dirige d’un pas mal assuré jusqu’à la salle principale, parée d’un autel du Bouddha. Sur les étagères richement décorées se succèdent des tablettes à la mémoire des ancêtres, des bougies, des livres, des fleurs, des cloches et des bâtonnets d’encens. Les objets encadrent une petite icône plaquée de feuilles d’or. Jiho arrive à son tour dans sa tenue de cérémonie, tout en se frottant le visage de ses deux mains pour se réveiller. Il contourne la boîte à offrande, se place au centre de la pièce, écarte ses larges manches puis se couche par trois fois devant l’autel. Autour, Amir, Charlotte, Antoine et moi avons installés nos coussins de méditation. Silencieux, les visages éclairés par les lueurs dorées des bougies, nous essayons de trouver une position confortable. Le moine monte les marches de la petite estrade et s’éclaircit la gorge. Le tintement d’une cloche, puis la vibration sourde d’un tambour… sa voix entonne des sutras, dont nous ne comprenons pas le sens. Déjà, chacun est un îlot de solitude, concentré sur son propre corps, sa propre pratique. Quand les sons s’éteignent, le moine marche à pas feutrés pour rejoindre le tatami, et s’installe jambes croisées au centre de la salle. Une cloche tinte à plusieurs reprises, signalant le véritable début de la méditation zazen. Jiho fait s’entrechoquer deux bâtons rectangulaires d’un bois rare, qui claquent si fort que nous sursautons tous. Un espace vient de s’ouvrir. Les minutes s’écoulent, amenant avec elles des rais de lumière qui traversent le papier des shôjis. Le soleil entre peu à peu, et nos silhouettes sombres gagnent en contours et en couleurs.

Posture

La première difficulté pour pratiquer la méditation est de s’installer correctement. Lotus, demi-lotus, birmane ou encore seiza… Jiho ne nous donne aucune règle, aucune indication. Chacun improvise et compose avec sa propre approche. Lorsqu’Antoine a fait une retraite Vipassana au Népal – dix heures de méditation par jour – il réussissait à la fin à tenir la position du lotus sans éprouver de douleur. Progression fulgurante au fil des jours. Mais en l’absence d’entraînement régulier, le voilà qui a tout perdu. Comme nous, il bouge régulièrement sur son coussin pour lutter contre les jambes parcourues de fourmillements. Cette première approche en dit long sur nos corps et le contact avec la méditation. Rester immobile plus de cinq minutes ailleurs que sur une chaise est extrêmement difficile pour nous. De fait, quand nous sommes enfants, la souplesse de notre bassin n’est pas un problème. Mais en grandissant, et dans nos habitudes occidentales, nous perdons la capacité à nous installer sur le sol et ouvrir nos jambes. C’est notamment lié à notre usage des chaises, entre autres. Notez qu’au Japon, le rapport à la position assise est très différent, ne serait-ce que du fait de manger souvent à même le sol, sur les tatamis. Étant une personne qui passe hélas beaucoup de temps devant son ordinateur, je ressens très rapidement à quel point mon corps est soudain sorti d’habitudes bien ancrées. Jiho, lui, reste imperturbable. Jambes croisées, pied droit sur la cuisse gauche, pied gauche sur la cuisse droite. Dos droit, mais sans creuser les reins. Mains sur les genoux. Genoux qui touchent le sol. Tête dans l’alignement de la colonne vertébrale.

Zazen

Le temple bouddhiste zen dans lequel nous nous trouvons fait partie de la branche Rizai. Depuis 600 ans, des moines se succèdent dans ce lieu pour pratiquer le zazen, za signifiant « assis » et zen « méditation ». En résumé, ici, on ne se concentre pas sur des théories ou des règles, mais sur sa pratique concrète de la posture qu’aurait adoptée Bouddha durant ses méditations. Nous n’avons qu’une chose à faire : être assis, puis laisser le flux de notre esprit faire surgir des pensées, des images, en les laissant passer, sans tenter de les analyser. En lâchant prise. Une distanciation qui conduit à un état autre, de vide et d’apaisement. La respiration joue un rôle fondamental dans cette pratique, et ne pourrait être pleinement consciente que dans la posture du corps préconisée. Quoiqu’il en soit, il ne s’agit pas de contrôler ses inspirations et ses expirations, mais d’observer de façon consciente ce qui se déroule dans son corps. Malgré ses bases connues, au bout d’une poignée de minutes, mes jambes me font souffrir. Mon esprit est assailli de pensées et de souvenirs, naviguant sans cesse entre passé et futur, mais jamais capable de rester plus de quinze secondes dans le présent. C’est difficile. Très difficile. Pourtant, je suis convaincue que l’immobilité est un moyen de vivre pleinement la réalité telle qu’elle est. Encore faut-il être capable de calmer ces mécanismes si bien implantés en soi. C’est le moment alors de raconter quelque chose d’assez intime, mais qui en dira long sur l’activité permanente qui se joue dans ma tête. Chaque matin, je me souviens de mes rêves, souvent très puissants et fouillés. Chaque matin, depuis que je suis enfant. Je peux encore vous raconter des rêves que j’ai fait quand j’avais six, sept ans, avec précision et détails à foison. Les seules nuits de mon existence où il n’y a eu que du noir, du vide, c’était en 2014, durant une période de burn-out professionnel. Ce n’était donc pas un symptôme de bonne santé, plutôt de dépérissement et de brûlure. Je parle de tout cela car aborder la méditation, et la raison de cette retraite, est en lien avec nos mondes intérieurs. Pour Antoine, l’enjeu n’est pas tant d’apaiser une rivière d’images indomptables que de créer une connexion plus forte et consciente avec son propre corps.

Today samu is...

Tintement de cloche. Bois qui claque. Fin de la méditation. Antoine, Charlotte, Amir et moi papillonnons des yeux dans la salle désormais inondée de lumière. Au centre, Jiho frotte énergiquement ses joues, les paupières closes.

Today… samu is… zingdyd-ing.

Silence cérémonieux dans la salle. Le moine se lève et disparaît dans un tourbillon de tissu marron et blanc. Nous, les quatre habitants temporaires, échangeons des regards interrogateurs.

— Tous les matins, après la méditation, il annonce le travail qu’on va effectuer, explique Amir.

— Oui, il a parlé du samu, dis-je, mais on doit faire quoi ? Je n’ai pas compris le verbe…

— Il a dit reading, je crois, souffle Antoine.

— J’ai compris gardening, fait Charlotte.

— C’est pas picking ? hasarde Amir.

Nous voilà bien. Première épreuve : décrypter ce que Jiho attend de nous. Tous en pyjama et enroulés dans nos couvertures, direction la cuisine pour prendre le thé matinal. Désormais, Antoine et moi commençons à connaître l’emplacement de chaque objet. Nos mains s’enroulent autour des tasses chaudes. Comme le stipule le programme, aucun petit déjeuner. Personne n’éprouve de faim : le festin d’hier en fin d’après-midi ne semble pas si loin pour l’estomac.

— Alors, cette première méditation ? demande Charlotte.

Nous échangeons sur nos impressions. Amir explique que chaque fois est différente : un jour, il arrive à se concentrer, à faire le vide, le lendemain, il peut passer une heure trente à penser à son lobe d’oreille qui le gratte. Lui choisit d’alterner entre une position de lotus ou assise, si la douleur perturbe trop l’expérience. Charlotte pratiquant régulièrement la méditation pleine conscience, et l’enseignant à des salariés d’entreprise, elle se sent pleinement à l’aise. En l’espace d’une petite semaine ici, elle a la sensation d’avoir encore davantage gagné en concentration. Aujourd’hui est son dernier jour.

La vie de moine

Jiho arrive dans la cuisine, ayant troqué sa tenue de cérémonie contre un pantalon, un t-shirt et un bandana.

— Jiho ! l’interpelle Charlotte. Nous n’avons pas très bien compris… quel est le samu aujourd’hui ?

— DIGGING.

— Aaaaaaaaah ! nous exclamons-nous à l’unisson.

On est loin de reading, plus proche de gardening. À notre grande surprise, il appuie sur la télécommande, lançant sur le petit écran un film sur une cassette VHS. Un temple bouddhiste, dans lequel s’alignent de nombreux moines.

— C’est où ? demande Antoine.

— Kyoto, répond Jiho. My experience. 5 years in this temple.

Nous en apprenons ainsi davantage sur le passé de notre mystérieux hôte. À 25 ans, Jiho a décidé de devenir moine. Auparavant, il enchainait les petits boulots, notamment comme vendeur, à Tokyo et Kyoto. Dans le temple zen dans lequel il a vécu, les règles étaient très strictes : 3h de sommeil par nuit uniquement, puis de longues séances de méditation suivies de rituels très divers. C’est cette exigence que j’ai ressenti ce matin durant les chants. Même si la journée, il est décontracté, il y a un temps pour tout. Et la méditation est un passage obligé, le maillon fondamental d’un quotidien à la fois souple et organisé.

— Ce n’était pas trop dur ? demandé-je.

— After 3 months, it’s OK, ricane-t-il.

Ensuite, Jiho est allé de temple en temple, à l’étranger également, jusqu’à arriver ici, où a également vécue sa mère. L’idée est venue plus tard d’ouvrir les portes aux étrangers, pour transmettre non pas des dogmes ou des enseignements, mais avec la philosophie de partager un art de vivre. Jiho n’accepte pas plus de 4 ou 5 personnes à la fois, et envisage même de réduire le nombre d’invités. L’idée est d’ouvrir un espace d’introspection, où la vie communautaire ne vient jamais empiéter sur l’intimité de chacun. Si la méditation est un moment solennel, pour le reste, rien n’est sérieux. Tout est dans la justesse d’une vie où se marient plaisir et introspection. Pour le moine, chaque jour commence par la méditation, puis est dédié à un travail manuel où tout est utile – prendre soin du temple et des terres.

Les ondes

Ce rapport à la méditation est finalement laïc. Hormis les croyances du moine, liées au parcours qu’il nous narre, l’essentiel est notre pratique personnelle. Rien que notre pratique personnelle. Notre premier raisonnement avec Antoine était d’attendre un enseignement, des règles. Il n’y en a pas, si ce n’est de venir chaque matin à 5h30 dans cette salle, de s’asseoir et de ne plus bouger. Le reste est avec nous-même. Après des mois de mouvement, de marche, de trains, de recherche, de bus, cette immobilité est aussi salvatrice que douloureuse. Stop. Et c’est sans doute la simplicité qui nous met face aux plus belles leçons d’humilité. Croiser et analyser des milliers de données, Antoine sait le faire. Écrire des milliers de pages, je sais le faire. Mais s’asseoir et faire le vide dans nos esprits plus d’une minute, en sommes-nous capables ? Mes séances de méditation se muent en permanence en visualisation –associations d’images chaotiques, comme dans les rêves. Ce qui surgit est intéressant. Mais l’objectif véritable est de calmer l’esprit, de se placer sur un autre canal. Pour nous, cette pratique n’est pas tant liée à la religion ou la spiritualité, qu’à un rendez-vous avec soi-même. On ne compte plus les études à l’international prouvant les effets bénéfiques de la méditation sur l’organisme – plus de 6000 références en 2018, dont une grande majorité anglo-saxonne. On y explore cet état modifié de conscience, que l’on reconnaît aux ondes cérébrales alpha et thêta – un état modifié de conscience qui se distingue des états pathologiques et des états naturels de veille et de sommeil. La méditation est donc autre chose. Et quand on y réfléchit, dans notre société, quel temps nous donnons-nous pour examiner notre esprit ? L’esprit, ce mot qui désigne le continuum de tous ces signaux biochimiques qui font que nous sommes… nous. Que chaque matin, au réveil, la page n’est pas blanche, hier est encore là, notre identité a bien conservé un point fixe. En résumé, nous sommes si nombreux à êtres avides d’ailleurs – Antoine et moi les premiers – sans même prendre le temps de voyager en nous. Pour cela, nous n’avons besoin de rien. Juste de s’octroyer un temps immobile. Cet apprentissage de la méditation commence ainsi. Par admettre que nos sociétés laissent si peu de place à l’immobile et à l’exploration de la conscience.

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